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Le Canada, d'un océan à l'autre
Juillet-Août 2001

Monique et Jean-Paul à bord du Guépard

10. RETOUR VERS MONTRÉAL (de JASPER à TORONTO)


Dimanche 12 août 2001 : de JASPER à EDMONTON (572 km)

Après le passage de quelques très longs trains sur la voie ferrée et celui de quelques camions sur la route aux limites de notre terrain, la nuit s'avère suffisamment silencieuse pour nous assurer le repos dont nous avons bien besoin. Nous sommes parmi les derniers à lever le camp sous le grand soleil et c'est pour prendre aussitôt la route de la Maligne. 
Monique au dessus du canyon de la Maligne
Monique sur le pont du canyon de la Maligne
Ce gros torrent issu du lac du même nom a creusé un superbe canyon à l'endroit où sa vallée suspendue va se jeter dans celle de l'Athabasca. Un sentier abrupt mais bien aménagé permet de suivre au plus près cette gorge spectaculaire sur quelques centaines de mètres, une agréable promenade sous les pins et parmi les rochers, ce qui constitue un bon apéritif avant l'entrée : le contournement du Medicine Lake, un autre exploit de la Maligne qui perd ses eaux par infiltration dans le fond calcaire poreux du lac, avant de réapparaître progressivement un peu plus bas dans la vallée

Medecine Lake

Beau lac paisible donc, aux eaux émeraudes enchâssées dans un superbe cadre de masses rocheuses dénudées. De plus une petite harde de chèvres de montagne a eu la bonne idée de venir paître au bord de la route (en s'essayant à quémander de la nourriture aux nombreux touristes du dimanche), ce qui permet quelques photos et plans vidéo à grande proximité.
Chèvres au bord du Medecine Lake
Lac Maligne et le garage à bateaux Encore un petit bout de route de montagne qui grimpe en serpentant dans la forêt, pour déboucher enfin sur le lac.
Il est très long (24 km) et les pentes qui l'entourent, plutôt basses du côté où on l'aborde, ne tardent pas à s'élever en grandes masses rocheuses et nues très impressionnantes. Elles s'achèvent tout au fond à distance par un ensemble de pics enneigés disposés en cirque.
Lac Maligne en automne
En bateau sur le Lac Maligne
Magnifique ! Le seul moyen d'en contempler toutes les beautés est d'en parcourir les eaux en bateau. Les canots électriques sont réservés à la pêche (et fort coûteux), la sortie en canoë semble toute une expédition à Monique (et exigerait la journée entière), reste la grosse vedette à moteur. L'espace est mesuré à l'intérieur et la visibilité réduite, aussi ferons-nous toute la balade sur le petit pont arrière, juste au-dessus des deux gros moteurs inboard Volvo Penta qui nous propulsent en 20 minutes jusqu'à la fameuse Spirit Island, au milieu du lac. Les superbes gerbes d'écume symétriques du sillage sur les eaux bleues forment un spectaculaire premier plan au paysage alpin qui défile sous nos yeux
JP sur le bateau
Monique sur le bateau
Spirit Island
Dix minutes d'arrêt pour se dégourdir les jambes et prendre les photos inévitables du paysage fameux : l'îlot sur fond de cirque enneigé, et c'est le retour, aussi rapide mais tout aussi spectaculaire. 
Spirit Island
Spirit Island
Orignal et son petit
Un peu frustrés de cette balade en coup de vent - et de n'avoir pu bénéficier d'aucun commentaire en français malgré notre demande - nous allons flâner un peu auprès de l'ancienne cabane à bateau datant des années 20 où un jeune orignal, qui broute des algues arrachées au fond du lac, joue la vedette pour une horde de photographes du dimanche.
Après déjeuner à l'ombre dans le Guépard pas trop chaud malgré le plein soleil de midi qui tape - ciel bleu sans nuage et altitude - nous prenons la route du retour, sans nous presser, pour garder un merveilleux souvenir de ce Parc des Rocheuses. 
En repassant devant Medecine Lake
Grand Cerf
Arrivés à Jasper, nous enfilons la 16 en direction d'Edmonton. Elle longe la très large vallée de l'Athabasca qui s'y étale en de multiples chenaux et îles de sable ou de gravier, pour le plus grand plaisir des nombreux baigneurs qui peuvent profiter de ses eaux un peu réchauffées. Un grand cervidé broute l’herbe abondante près d’une mare au bord de la route et polarise l’attention d’une douzaine de voitures arrêtées…
Les hautes montagnes qui encadrent la rivière (Pyramid 2 763 m, Roche Miette 2 318 m, etc.) s'abaissent brusquement après une soixantaine de kilomètres et l'altitude diminue progressivement; nous sommes sortis des Rocheuses dont les pics et les chaînes acérés se profilent derrière nous à contre-jour. 
Pyramid et Roche Miette au clair de lune
Bovins dans la Prairie
C'est déjà le début des Prairies d'abord très boisées qui laissent progressivement plus de place aux cultures et à l'élevage. Nous sommes sur la Yellowhead Highway, la branche nord de la Transcanadienne, sur laquelle le soir tombe doucement tandis que nous longeons les lacs Ste-Anne et Wabamun qui précèdent la grande ville d'Edmonton.

Le crépuscule s’achève lorsque dans un vaste champ j'aperçois soudain des masses sombres qui me semblent plus trapues que les habituels gros bœufs des Prairies. Eh oui, c'est bien un petit troupeau de bisons qui s'enfuit lorsque, excité par cette découverte surprenante, je m'approche de la clôture pour les filmer. J'apprendrai plus tard que cette relique de l'Ouest sauvage, presque éteinte (il en restait une centaine en Amérique du Nord dans les années 1890) a "repris du poil de la bête". L'espèce, maintenant considérée comme sauvée avec plus de 40 000 têtes au seul Canada, est élevée soit dans quelques parcs nationaux ou provinciaux pour sa conservation, soit comme ici par des fermiers avisés pour sa viande délectable, paraît-il.

Fort Edmonton en été
En arrivant en ville nous nous rendons directement sur le site du Fort Edmonton Park, un peu à l'écart du centre ville et au bord de la rivière Saskatchewan Nord. Nous trouvons tout près, dans la nuit noire, un bivouac accueillant sur le grand stationnement désert d'un temple mormon.
Edmonton Park sous la neige


Lundi 13 août 2001 : d'EDMONTON à BATLEFORD (347 km)

Ciel bleu comme hier accompagné d’une chaleur lourde et fatigante qui nous fait d'autant plus maudire la panne d'air climatisé du Guépard. Réveillés tard sur notre stationnement toujours aussi vide et à l'écart du grand boulevard, nous commençons notre exploration du parc passé 10:30. Immense - 24 hectares - soit le plus grand du genre au Canada - il veut initier le visiteur à l'histoire de la ville et de la région en lui présentant 4 états successifs de celles-ci : le fort Edmonton, un fort de traite de fourrure tel qu'il apparaissant dans les années 1846, puis une Rue des pionniers en 1890, et son évolution en 1905 et 1920.
Locomotive Far West
Comme toutes ces reconstitutions ou reliques occupent un espace considérable, on se rend à l'extrémité du parc le long de la rivière en montant à bord d'un véritable et authentique train à vapeur du Far West qui siffle et fume en bringuebalant sur les rails du petit circuit rebâti pour l'occasion. Puis on revient à pied en empruntant les rues thématiques. La vénérable loco (1905) nous laisse à l'entrée du fort.
Bien qu'il soit superbement reconstitué, ses hautes palissades et ses maisons de bois rond disposées en carré ne nous apprennent plus grand chose de la traite des fourrures et de la vie des hardis trafiquants et coureurs des bois de cette époque héroïque. Le site est en effet fort semblable au Fort William longuement visité à Thunder Bay. En revanche nous y avons une longue et passionnante conversation avec un jeune franco-albertain qui y joue, pour l'été, le rôle de tenancier du magasin de traite de la Compagnie de la Baie d'Hudson. 
Embarquement d'une barque d'York à Fort Edmonton
Ferme et moulin à vent à Fort Edemonton
La rue des pionniers, avec son vieux chariot de l'Ouest et ses maisons de bois à fronton de chaque côté de la large rue centrale poussiéreuse, nous accroche davantage. Nous visitons chaque échoppe fondée par un artisan européen - surtout anglais - où l'organisation marchande et la rusticité des produits n'a d'égale que la simplicité, voire la pauvreté des maisons et des petites pièces d'habitation. Elles aussi sont entièrement meublées d'objets et de meubles d'époque, et sont animées par des hôtes en costumes qui s'efforcent de répondre à nos questions en français.
La rue suivante nous fait passer à la génération suivante : finie la fondation et la nécessaire autarcie, voici arrivé l’âge de l’énergie et des communications avec l'électricité (ampoules d'éclairage, tramway) et le téléphone (2 dans la maison du dentiste !), suivis par la diffusion des règles d'hygiène et la diversification des produits commerciaux. Partie de croquet...

Dans la rue et au garage lui aussi joliment reconstitué attendent les premiers camions et autos, à côté de l'arcade (jeux d'époque !) et de la loge maçonnique où nous ne comprenons pas grand chose aux dessins, rituels et autres insignes exposés, faute d'explications en français. La quatrième et dernière époque est encore peu développée, de toute façon la longue marche et surtout la grosse chaleur du début d'après-midi nous ont épuisés.

Nous rentrons à notre Guépard en traînant la jambe, pique-niquons à l'ombre d'un gros peuplier puis allons faire un tour du centre de la capitale administrative de l'Alberta : le palais législatif d'abord, un bel édifice classique au fronton à la grecque et dôme à la Mansard, montre un plan semblable à ses homologues de Regina ou de Victoria, mais paraît plus agréable grâce à sa pierre calcaire jaune doré. Alentour des pelouses, des massifs fleuris et de grands arbres ont été joliment disposés. Puis nous faisons un tour rapide des grandes artères centrales autour de Jasper Avenue qui encerclent l'Hôtel de ville très moderne avec sa pyramide de verre. La grande place en avant, avec bassin et fontaines, est encombrée par les préparatifs des championnats mondiaux d'athlétisme, donc peu présentable. Pour le reste, on retrouve l'aspect habituel du centre des villes nord-américains avec leurs tours à bureaux en béton, en verre et en aluminium… Nous quittons la ville en jetant un rapide coup d'œil au bateau mouche mû par une grande roue à aubes et ancré sur la rivière, puis aux serres du Muttart Conservatory abritées sous un groupe d'élégantes pyramides de verre.

Petit marché d’alimentation, souper à l'ombre des grands arbres d'une petite rue populaire (il est 17:30) puis en route vers l'est. Nous roulons longtemps dans la Prairie où le soleil qui descend dore les immenses champs de céréales mures. Parfois d'énormes moissonneuses-batteuses y récoltent "l'Or des Plaines" en les arpentant dans un grand nuage de poussière jaune.

Bisons au crépuscule
Ailleurs de grands troupeaux de bovins bruns ou noirs paissent dans des prés sans limites qui couvrent les petites ondulations de la plaine s'étendant à l'infini… Au coucher du soleil à 20:30 je repère un autre troupeau de bisons d'élevage dont je m'approche en douceur pour photos et vidéo avant qu'ils ne s'enfuient… Notre route se prolonge ensuite dans la nuit et dans l'orage qui a fini par éclater jusqu'à passer Battleford. Comme nous n'y repérons rien de passionnant à visiter demain matin, nous dépassons l'agglomération pour aller dormir un peu plus loin dans le premier village venu, un peu à l'écart de la route.


Mardi 14 août 2001 : de BATTLEFORD à SHEHO (584 km)

Si la nuit s’écoule agréablement car la chaleur s'estompe peu à peu avec la pluie, le ciel dégagé et la canicule nous attendent lorsque nous finissons par nous réveiller… Nous levons le camp assez tard car un gros arbre nous a malgré tout longtemps abrités du soleil. Lorsque nous nous éloignons de la Transcanadienne vers le nord pour gagner Batoche, les vues sur la campagne profonde n'offrent guère de nouveauté (vagues ondulations, cultures de céréales blondes ou cuivrées, bouquets d'arbres, troupeaux de bœufs à l'engrais dans d'immenses pâturages ça et là). Les routes rurales toutes droites coupées de brusques virages à 90°, et dont plusieurs ne sont pas asphaltées, font découvrir un habitat rural très dispersé et le plus souvent assez pauvre. Les différents bâtiments de la ferme sont généralement séparés et à demi cachés dans des bosquets qui doivent abriter du gros soleil l'été, des grands vents et du blizzard glacé l'hiver, tout en donnant un sentiment d'intimité minimal dans ce pays où l'horizon est presque infini.

Ces chemins de traverse nous mènent à Batoche en milieu d'après-midi.
Rivière à Batoche

Rivière avant Batoche

Église de Batoche
Le village où prit fin la Rébellion de 1865 a disparu, ne demeurent que la petite église (fermée car en restauration), le presbytère remeublé comme en 1880 et le cimetière. On y voit encore la tombe commune des 9 victimes métisses et amérindiennes de la bataille, ainsi que celle de Gabriel Dumont, le chef militaire de la rébellion revenu s'établir et mourir ici après quelques années d'exil aux USA. Je laisse Monique très affectée par la chaleur se reposer dans le Guépard et pars à la découverte du petit musée, fort bien documenté sur le contexte, les causes de la révolte et le déroulement des opérations militaires.

Batoche carrefour de transports, spécialité des Métis "Bataille" de Batoche
 
Suit une longue promenade émouvante sur les lieux même du conflit, des collines herbues dominant la rivière, où des panneaux disposés de loin en loin donnent toutes les informations désirables. Je visite également le presbytère et le cimetière où m’accueillent deux francescoises (francophones de Saskatchewan) qui me livrent une foule d'informations avec un léger accent et un vocabulaire particulier. Pluie et vent accompagnent ma balade solitaire qui me laisse songeur quant aux effets dévastateurs des politiques égocentriques et centralisatrices d'Ottawa… Si les temps ont changé, les problèmes demeurent et les leçons de l'histoire ne semblent guère instruire nos chers politiciens…

Wanuskewin prospectus
Un autre long bout de route rurale nous fait rejoindre Saskatoon. Après le plein d'essence et de glace puis quelques déboires dus à la signalisation plus que discrète, je finis par dégoter le coin où se cache Wanuskewin, un autre site historique national consacré à la culture des Amérindiens des Plaines. Dans un environnement encore sauvage, à 13 km au nord du centre ville, un très beau bâtiment moderne rappelant la forme d'un tipi abrite quelques bisons, de bronze à l'extérieur et naturalisés à l'intérieur. Ils veulent sensibiliser à la destinée de l'animal et à celle des hommes qui vivaient en quasi-symbiose avec lui et qui en avaient fait le pivot de leur culture puisque le bison leur procurait nourriture, habitat, outils, etc. Du grand hall d'entrée, on passe dans une galerie recourant aux bornes multimédia, aux vitrines didactiques, aux maquettes et aux objets usuels reconstitués pour rendre très présents les composants de la culture matérielle et spirituelle de ces Premières Nations. 
Après cette introduction de la plus haute qualité muséale à la vie quotidienne et aux destins passé et futur des Amérindiens, une porte mène au vallon que surplombe le centre d'interprétation. J'y entreprends une merveilleuse promenade solitaire en suivant plusieurs itinéraires aménagés qui me font découvrir à la fois de beaux points de vue sur la petite rivière, les bois et le cours sauvage de la Saskatchewan Sud dans laquelle elle se jette, mais aussi l'emplacement de deux précipices à bisons fouillés par les archéologues. Bon prétexte pour présenter sous un autre angle la vie menée pendant des siècles par les autochtones, en harmonie avec la nature, jusqu'aux premiers contacts avec les Blancs qui vinrent tout bouleverser… Superbe occasion aussi d'observer, dans la pénombre qui s'installe et sous un ciel magnifique où le soleil couchant enflamme les nuages, les animaux particulièrement actifs à cette heure : un groupe de quatre daims à queue blanche descendus de la plaine pour boire dans le vallon, des lapins batifolant dans les touffes de sauge et une multitude d'oiseaux célébrant la fin du jour.
Princesse indienne
Ferme dans la Prairie
La nuit est tombée lorsque nous repartons en laissant tomber la visite du Western Development Museum puisque sa principale attraction, Boomtown, (ville de pionniers) nous semble redondante avec la visite d'hier matin à Edmonton. Longue route de nuit sans problème pour nous arrêter très tard, passé minuit et demi, dans un village quelconque au bord de la route, un peu avant Yorkton.


Mercredi 16 août 2001 : de SHEBO à WESTBOURNE (511 km)

Musée de Yorkton
Nous prolongeons encore une fois notre sommeil puisque nous avons profité de la fraîcheur hier soir pour rouler jusqu’à une heure avancée et progresser vers l'est. À notre réveil, il semble que le "coup de chaleur" (expression francescoise utilisée hier par ma guide au cimetière de Batoche) soit passé; il fait plus frais, plus sec et de gros nuages blancs adoucissent le rayonnement plombé du soleil dans l'immense ciel bleu. Nous nous levons donc un peu tard, mais environnés de maisons et sans aucune ombre, nous décidons d'aller déjeuner plus loin, à l'abri d'une haie bordant un chemin de terre près du Western Development Museum de Yorkton, celui-là consacré essentiellement au peuplement des Prairies.
Nous y pénétrons peu après. Si les notices unilingues anglaises nous demeurent parfois hermétiques, en revanche les objets exposés - surtout familiers - tout comme les pièces meublées et habitées par des mannequins en costumes nationaux illustrent très bien le propos : initier le visiteur à la diversité ethnique et culturelle des pionniers qui peuplèrent la Saskatchewan et les Prairies au tournant du siècle. Des Anglais bien sûr mais aussi des Ukrainiens, des Suédois, des Allemands, des Américains ainsi que quelques groupes marginaux au destin dramatique : Doukabors russes, Juifs d'Europe centrale, Mennonites, etc. 
Le thé chez les immigrants anglais
La dinde de Thank Giving ches les immigrants américains
Soirée musicale chez les immigrants Ukrainiens

La visite rend également sensible au courage, à la ténacité et à la confiance en l'avenir qu'ont dû manifester ces colons face à des conditions physiques précaires, un climat rigoureux, un isolement maintenant inimaginable…
 
TTracteur à vapeur du début du XXème siècle
Dans la cour en arrière des salles d'exposition, une extraordinaire collection de tracteurs et de machines agricoles fait prendre la mesure de l'évolution précoce et très rapide de la mécanisation de l'agriculture, depuis les premiers tracteurs à vapeurs, véritables mastodontes des années 1910 à 1920, jusqu'aux engins beaucoup plus petits - quoique puissants et ingénieux - qui ont suivi dans les années 30. Ces machines ont permis une transformation très rapide du travail mais surtout du paysage rural. Adieux les étendues sans limites de prairies d'herbe sauvage parcourues par les hardes de bisons innombrables (70 millions ?) sur lesquels de petits groupes d'Indiens nomades prélevaient de quoi assurer leur survie… 
Le sol est maintenant quadrillé en champs rectangulaires voués soit à la monoculture céréalière soit à l'élevage de bestiaux soigneusement et patiemment sélectionnés, dans des prés défrichés et clôturés… Des fermes à intervalles réguliers en lots de 180 hectares… Quelques rares villages égrenés le long de la voie ferrée autour du silo coopératif… et tout ça en à peine 50 ans… ! Un bouleversement écologique qui a ruiné la culture, voire l'existence des Amérindiens, entraîné la disparition d'une flore et d'une faune variées et qui aura peut être de bizarres et catastrophiques conséquences climatiques…
Le battage au début du siècle
La Prairie en montant vers Riding Mountain
Nous reprenons notre lente progression vers l’est. Les villages sont rares, minuscules, et l'habitat semble souvent précaire (maisons mobiles, "cabanes", terrains peu aménagés), comme si les immigrants d'un jour n'étaient pas là pour rester… Beaucoup de maisons abandonnées et de boutiques fermées dans les villages concrétisent la menace de l’exode rural et d'une désertification progressive. La température agréable sur notre longue route de plaine nous fait heureusement oublier notre climatiseur en panne. Nous gagnons très lentement de l'altitude jusqu'à Grandview bien nommé, qui offre un large panorama sur la plaine et les couleurs variées de ses immenses parcelles coupées de petits bois plus foncés.
Apparaît alors au sud la barre sombre de la Riding Moutain vers laquelle nous obliquons juste avant Dauphin. La route monte assez rapidement sur le plateau boisé de feuillus (bouleaux, peupliers, trembles…) parsemé de lacs et de grandes clairières de fétuque. C'est ce qui a permis l'établissement d'un petit troupeau de bisons, ceux-ci se nourrissant presque exclusivement de cette herbe propre à la Prairie. Nous faisons évidemment le long détour sur une route gravelée épouvantablement poussiéreuse pour aller contempler dans le crépuscule deux douzaines de grosses bêtes brunes qui paissent paisiblement dans une prairie fleurie, indifférentes aux quelques voitures de touristes comme nous avançant au pas sur le chemin au milieu du pré et du troupeau.
Harde de bisons

Souper ensuite dans la forêt, devant le petit centre d'interprétation des bisons. J'y apprends qu'un mâle adulte peut peser 1100 kg, une femelle 500 kg, qu'elle porte seulement un veau par an, qu'on dénombre actuellement 40 000 bêtes au Canada…. Puis nous sortons du parc dans la nuit, redescendons dans la plaine et roulons pendant deux heures pour bivouaquer enfin dans un hameau au bord de la route à 23:15, entre Woodside et Westbourne.
 

Jeudi 16 août 2001 : de WESTBOURNE à VERMILION BAY (451 km)

Cette fois je me lève nettement plus tôt pour déplacer le camion transformé en étuve par le plein soleil. Après la douche, je démarre aussitôt tandis que Monique préfère continuer à paresser au lit. J’arrête une heure plus tard devant un supermarché à l'entrée de Winnipeg et vais faire quelques courses d'épicerie pendant que Madame prend sa douche à son tour. Puis nous brunchons (il est déjà 11:30) dans un agréable quartier résidentiel. Ses grands arbres nous offrent une ombre appréciée et ses vastes pelouses sont soignées, mais les petites maisons nous semblent bien ordinaires… Nous gagnons ensuite le centre ville et la Fourche pour retrouver le marchand d'écussons où j'avais remarqué il y a 3 semaines les armoiries de la Saskatchewan et du Manitoba, introuvables durant le reste de notre périple. Nous dégotons le bison de Winnipeg, mais pour ce qui est des gerbes de blé de la Saskatchewan, il faudra chercher à Toronto ou à Montréal !

Royal Mint (la Monnaie Royale) de Winnipeg
Plein d'essence ici remontée à 73 ¢ le litre (dire qu’elle était à 58 ¢ avant hier à Edmonton !) puis nous sortons de la ville pour visiter, près de la TCH, la Monnaie Royale du Canada dont la silhouette triangulaire de verre cuivré nous avait intrigués à l'aller. Effectivement la forme pure du bâtiment (1976) où l'on bat la monnaie du Canada et celle d'une soixantaine d'autres pays est séduisante, tout comme son environnement paysager.
JP dans le jardin de la Monnaie
La Monnaie dans son jardin

Ses cascades, ses jeux d'eau, ses terrasses et ses plantations d'arbres font penser à un jardin japonais, même si le choix des fleurs, des annuelles communes, ne nous impressionne guère. Monique relève l'idée du mur rideau en verre teinté réfléchissant qui double visuellement les dimensions du jardin à l'extérieur et qui, en plus de sa valeur isolante, préserve l'intimité des occupants. L'intérieur montre moins d'originalité, quoique les bassins du vaste hall central et la longue galerie d'observation qui surplombe les ateliers en fassent une usine modèle. Le tour accompagné par une jeune hôtesse parlant un français acceptable nous apprend tout de la fabrication des pièces qui transitent dans notre porte-monnaie, en mettant l'accent sur la créativité des designers, sur la haute technicité et sur le niveau élevé de qualité atteint par la société de la Couronne.
Coucher de soleil sur Royal Mint
Le centre du Canada...
Bref une autre visite "enrichissante", avant de reprendre la route sous le grand soleil pour une longue étape qui nous fait quitter la Prairie avec ses étendues cultivées à l’infini, ses villages étalés le long de la voie ferrée de chaque côté de leurs silos aux pures formes géométriques, et ses quelques bouquets d'arbres qui scandent l'étendue illimitée de la plaine. Après une cinquantaine de kilomètres, les arbres se font plus fréquents et plus denses pour devenir forêt continue, jusqu'à atteindre la frontière avec l’Ontario à Falcon Lake.

 Nous consacrons une longue pause à faire le plein d'eau dans son parc provincial puis surtout à échanger copieusement sur la plage avec un couple de francescois revenant de Québec à Regina. Voyant notre Guépard immatriculé dans la Belle Province, ils nous abordent et nous partageons avec eux nos questionnements sur la diversité, la multiculturalité et bien d'autres aspects interpellants ou paradoxaux de notre grand Canada, les contrastes extrêmes entre les différentes régions, les ethnies et les cultures qui le composent.

Nous abordons ensuite le Bouclier canadien où le rocher boisé affleure entre des myriades de lacs que la route, soudainement sinueuse et montueuse, contourne en serpentant. Le soleil se couche tandis que nous passons Kenora. Nous poussons dans la nuit jusqu'à Vermilion Bay où nous bivouaquons sur un terre-plein entre des maisons, pour nous coucher enfin à minuit.
 

Vendredi 17 août 2001 : de VERMILION BAY au PARK LAKE SUPERIOR (1 031 km)

Le temps est gris au réveil. À 9:30 nous sommes sur la route qui continue de serpenter dans la forêt entre des lacs aux innombrables ramifications (Lac des Mille Lacs !). Temps plutôt maussade sur cet itinéraire monotone de grande nature déserte : les arbres plutôt chétifs, les tourbières et marécages immobiles, le rocher sombre partout affleurant lui confèrent austérité et sauvagerie. La pluie d'orage nous rattrape à Thunder Bay où nous passons dans le centre pour expédier quelques cartes postales et faire le plein d'essence. Vue bouchée sur la baie et sur le profil du Sleeping Geant ("le Géant endormi") en passant devant le Terry Fox Scenic Look Out dont nous jugeons le détour inutile.

En revanche le ciel s'éclaircit un peu lorsque nous longeons Nipigon Bay sur laquelle nous découvrons des vues exceptionnelles depuis un belvédère signalé seulement comme Rest Area, près de la trouée dans le rocher où passe la route. Le soir qui tombe nous laisse entrevoir quelques autres magnifiques échappées sur le Lac Supérieur depuis la route de corniche. Dans le crépuscule enfin nous allons jeter un coup d'œil au canyon et à la chute de Rainbow Falls, près de Schreiber, puis l’obscurité engloutit le paysage.
Nipigon Bay en soirée

À 22:00 nous soupons et préparons le camion pour la nuit, Monique fait sa toilette puis se couche tandis que je reprends le volant pour nous avancer au maximum sur la route qui fait un grand détour à l'intérieur des terres autour du Parc Pukaskwa. Je finis par passer le village de Wawa dans le brouillard puis une longue section de route en chantier dans le parc provincial Lake Superior. Vers 2:00, las enfin de rouler dans la nuit en prenant garde aux gros camions, en évitant les trous dans la route débarrassée de son asphalte et en appréhendant toujours l'apparition imprévue d'un orignal dans le rayon des phares, je quitte la TCH, m'enfile dans le chemin menant au stationnement d'un sentier du parc et arrête le moteur pour me glisser sur ma couchette pour quelques heures de repos.
 

Samedi 18 août 2001 : d'AGAWA BAY à OWEN SOUND (865 km)

Le temps est clair, le ciel dégagé et bleu pur au réveil vers 9:00. Après douche et déjeuner rapide au milieu des bois silencieux, nous jetons un œil au rivage sauvage du lac voisin et reprenons la route. Je ne puis m'empêcher d'aller filmer deux petites plages de sable charmantes le long de l'Agawa Bay que nous longeons sur une centaine de kilomètres. Quelques autres jolies vues sur la côte rocheuse du Lac Supérieur, une trentaine de kilomètres dans les terres et nous sommes à Sault-Ste-Marie. Un bref arrêt pour faire le plein d'essence et nous poursuivons vers le sud-est, cette fois-ci en longeant le Lac Huron qu'on aperçoit parfois depuis la route, quoique les arbres en cachent le plus souvent le rivage. Le pays est maintenant beaucoup plus occupé, les terres défrichées et cultivées. Le ciel nuageux clair avec quelques passages nuageux baigne les paysages d'une couleur plus chaude et plus "civilisée". Nous hésitons puis renonçons à emprunter le traversier vers l'île Tobermory qui nous économiserait près de 400 km mais nous arrivons trop tard à l'embranchement d'Espanola, sans compter le coût élevé du passage et le faible gain de temps, compte tenu de l’heure d'attente à prévoir plus l’heure et 3/4 de traversée.

Serpent River : Monique prend le soleil
Après déjeuner sur une aire de pique-nique à Serpent River, je poursuis le contournement de la Baie Georgienne. La chaussée de la route transcontinentale devient très mauvaise en approchant Sudbury puis ensuite en descendant plein sud vers Parry Sound. Sur les panneaux indicateurs se succèdent de nombreux patronymes français, qui nous rappellent l’ancienneté de la colonisation de cette région. Nous croisons à nouveau la route des Voyageurs en franchissant French River, la Rivière des Français, qui s'est frayée un chenal dans le sol rocheux et tourmenté du Bouclier canadien. La route coupe de nombreuses côtes rocheuses entrecoupées de cours d’eau et de petits fjords qui aboutissent à la Baie Georgienne jamais aperçue mais toujours devinée derrière les petits ports de plaisance.

Nous croisons les travaux colossaux de construction de l'autoroute 400 dont tous les terrassements et les longues rampes sont taillés dans le roc à l'explosif. Jolie vue sur le Severn Sound depuis le grand pont qui le franchit. Après 70 km d'autoroute rapide, nous rattrapons la petite 26 qui nous fait traverser un paysage agricole très anglais, bien éloigné de l'Ouest qui semble tout juste colonisé et porter encore peu les traces de l'occupation humaine (clôtures, haies, maisons de brique soignées avec jardins fleuris, vieux arbres, villages à l'Européenne…). La nuit tombe. Nous soupons sur une aire de pique-nique au bord du lac Huron à Craigleith et faisons rapidement les derniers milles jusqu'à la maison d'Owen Sound où nous trouvons Simon et Juliette au milieu des boites de déménagement. Soirée de bavardage et d'échange puis coucher dans le Guépard sur le driveway à minuit.
 

Dimanche 19 août 2001 : d'OWEN SOUND à TORONTO (190 km)

Réveil sous la pluie et brunch en famille. Monique sort sa crêpière et nous prépare un délicieux repas en attendant le retour de Simon parti enregistrer ses derniers certificats de plongée. Nous rassemblons ensuite les derniers objets épars dans la maison pour aller les porter à l’entrepôt. Puis Juliette fait ses adieux avec émotion à cette maison qui fut pendant 2 ans son chalet à la campagne en plus d’abriter ses amours, loin de la grande ville polluée et anonyme. Elle nous rejoint dans le Guépard pour un lent retour vers le sud, sous la pluie et dans la grosse circulation de fin de week-end égale à celle de toutes les grandes capitales occidentales. La nuit tombe lorsque nous arrivons à sa petite maison de la rue St-Clarens. Souper et coucher tôt après avoir évoqué un éventuel retour de notre fille à Montréal…

Lundi 20 août 2001 : TORONTO

Nous nous levons tard et traînons un peu dans la maison, conscients de l’imminence de la fin du voyage et des vacances. Après quelques rangements et petites réparations dans l'appartement, nous partons visiter les Royal Botanical Gardens d’Hamilton à une heure d’autoroute à l’ouest de Toronto.

Sous le ciel très gris la bruine alterne avec des éclaircies, nous obligeant à traîner notre grand parapluie rouge et blanc dans les allées des trois jardins étalés sur une colline au dessus du Lac Ontario : d’abord le Laking Garden dont les jolies bordures de vivaces manquent un peu d’éclat sous la pluie... 
Royal Botanical Gardens d'Hamilton sous la pluie...
JP et Monique dans Lilac Garden
...ensuite le Lilac Garden qui présente une des plus belles collections mondiales de lilas, mais dont la floraison hélas est terminée depuis belle lurette ! 

Juliette dans Rock Garden
JP dans Rock Garden

...le Rock Garden enfin dont Juliette et moi empruntons les allées sinueuses entourant la petite pièce d’eau. 

Notre balade s'achève par un tour du Rose Garden qui offre une superbe rétrospective historique de cette fleur symbolisant l'art du jardinage, depuis les roses sauvages et rustiques d'Europe et d'Asie jusqu'aux variétés et cultivars les plus récents et les plus sophistiqués.

Le soir tombe lorsque nous reprenons le chemin de la métropole pour une soirée tranquille sur la rue St-Clarens où notre hôtesse nous fait les honneurs de sa cuisine. 
Juliette dans sa cuisine à Toronto

Mardi 21 août 2001 : de TORONTO à MONTRÉAL (680 km)

Juliettte devant impérativement reprendre son travail chez DKP, plus rien ne nous retient à Toronto dont nous n'apprécions guère le vacarme, l'agitation tout autant que l'atmosphère lourde et polluée. En fin de matinée nous achevons de recharger le Guépard et repartons pour une dernière étape jusqu'à Montréal en prenant le chemin des écoliers : quittant l'autoroute 401 à hauteur de Bowmanville, nous faisons cap vers le nord sur une belle quatre voies jusqu'à Peterborough, dans une campagne verte et prospère, puis sur la Route 7 qui se dirige vers Ottawa. Le paysage devient plus sévère et plus désert, le rocher plus apparent et la forêt plus présente : c'est la tableau habituel du Bouclier canadien qui semble bien recouvrir la totalité du nord de l'Ontario.

Pique-nique au bord de la rivière Crove à Marmora puis longue route paisible vers l'est. Le soleil descend progressivement. Nous longeons un moment la rivière et le canal Rideau, admirons au passage les vieilles maisons de pierre admirablement conservées ou restaurées de Smith Falls dont le petit port semble une étape de choix pour les nombreux house boats qui parcourent cette agréable voie fluviale. Les terres redeviennent ensuite plus cultivées et les paturages prennent le dessus au sud d'Ottawa jusqu'à ce que, dans la nuit, nous rentrions au Québec. L'état de la route se dégrade dès que nous passons la frontière entre Ste-Anne de Prescott et Rigaud. Les derniers milles sur l'autoroute nous font traverser rapidement les faubourgs industriels de l'ouest de l'île de Montréal qui nous semblent immenses après le parcours de tant de terre sauvage. Nous voilà enfin en ville, et le Guépard semble retrouver tout seul le chemin de l'écurie sur la rue Hartland. C'est la fin de cette aventure, après 16 820 km parcourus à travers "les" Canada.



Accueil du Guépard

Accueil de l'Aigle

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