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Sabbatique 1988-89

Juliette, Mathieu, Monique et Jean-Paul MOUREZ
à bord de leur Pilote 470
 

1. LA GENÈSE DU PROJET



 C'est un vieux projet que celui dont on suivra pas à pas dans ces pages la réalisation : partir, abandonner derrière soi toutes ces routines, ces horaires 8:30 - 16:30, pause-café, dîner..., se soustraire à cet espèce d'engluement dans le quotidien qui envahit tous les interstices de temps non investi par le travail ou le repos. C'est un vieux rêve que l'on expérimente par petites tranches elles aussi bien délimitées, durant ces vacances qui nous sont chichement comptées à la journée, voire à l'heure. C'est un rêve qui s'achève toujours trop tôt, tant l'on voudrait prolonger ces moments stimulants où l'on est libre d'adopter son rythme propre, de s'éveiller lorsqu'on est dispos, de faire la sieste lorsque l'envie en vient ou quand l'endroit y invite, de parcourir les pavés inégaux d'une cité médiévale ou les sentiers caillouteux d'un vallon sauvage, de traîner longuement sur les parquets usés d'un musée prestigieux...

 Moments privilégiés où l'esprit est disponible à tout ce qui fait la qualité d'un environnement, sa densité culturelle, historique et esthétique, humaine. Émerveillement devant les paysages grandioses ou charmants, sauvages comme les montagnes verdoyantes des Highlands d'Écosse ou policés comme les bordures colorées d'un jardin du Sussex...

 Mais l'on attend souvent bien longtemps avant de pouvoir réaliser ce rêve, avant de pouvoir adopter ce "mode de vie", même temporairement : il y a tant de contraintes qui militent pour nous enfermer, nous limiter, nous domestiquer... Il y a si longtemps que nous sommes sédentarisés...

 C'est pourquoi nous avons décidé en novembre 1987, ma famille et moi, de rompre un an durant avec ces habitudes qui nous gouvernaient, pour partir en nomades sur les routes de l'Europe, à la découverte du "vaste monde". Pareil projet avait suscité dans mon environnement l'expression d'enthousiasme ou d'envie. Les voeux de réussite avaient plu, particulièrement lorsqu'une grande carte routière de l'Europe avait fait une fugace apparition sur le mur de mon bureau. J'avais pu mesurer alors combien l'idée, j'allais écrire le fantasme du départ, sommeille chez nombre de personnes, même si bien peu finalement passent du rêve à la réalité.
 

Les résistances au départ

 Les raisons de demeurer chez soi ne manquent évidemment pas, qu'elles tiennent au confort des habitudes de vie patiemment installées ou qu'elles s'alimentent à la crainte de l'inconnu.

 Chez les uns, un tel projet demeurera dans le domaine du possible, on en parlera parfois, surtout lorsque la dose de frustration entraînée par la banalité paraîtra trop lourde. Mais il sera perpétuellement remis à plus tard, voire "à la retraite...", et constituera l'une de ces projections idéales de soi, possible mais jamais réalisée, qui rendra supportable une routine quotidienne (du genre dodo-métro-boulot) mortellement ennuyeuse. A ces candidats potentiels il ne manque que de passer à la phase suivante, celle où il faudrait se demander : à quelle condition, par quels moyens pourrais-je bien réaliser cette idée ?

 D'autres se sont résignés à ne jamais soumettre de telles fantaisies à l'épreuve de la réalisation, mais leur réservent une petite place dans leur imaginaire, une place au conditionnel : "ce serait tellement passionnant si... si j'avais le temps, l'argent, la santé, ...."; "et puis, avec les études des enfants, vous n'y pensez pas...". Jamais ils ne se demanderont à quelles conditions leur "rêve" serait réalisable, jamais ils ne tenteront d'identifier les priorités à se donner, les choix à faire pour se rendre disponibles à tenter l'aventure. Bien plus, ils se refuseront à un tel examen qui risquerait de dégonfler leur image d’eux-mêmes en leur montrant qu'ils se donnent des alibis non fondés; pire encore, ils craindraient de se retrouver précipités dans une entreprise qu'au fond ils ne désirent pas vraiment ou qui, en réalité, les effraie.

 D'autres, enfin, considèrent ce genre de projet comme parfaitement farfelu, comme une chimère dont la seule conception frise le déséquilibre mental, ou comme la marque d'un esprit instable incapable de se satisfaire des bénéfices tangibles de la vie sédentaire. Pour eux, le bonheur semble résider dans l'application stricte de la maxime de Candide : "Cultivons notre jardin..."

 Certains pourtant dépassent ces différentes résistances et soumettent l'idée à l'épreuve de la faisabilité. Deux ingrédients alimentent leur démarche et dynamisent leurs actions : une bonne dose de motivation et un sens aigu de l'organisation.
 

Nos raisons de "décrocher"

 Des motivations, les quatre membres de notre petite famille en avaient à des titres divers, en cet automne pluvieux et triste de 1987.

Mathieu et Juliette en décembre 1988
Juliette et Mathieu en janvier 1988
Juliette (9 ans et demi) avait tendance à "ronronner" dans son milieu scolaire pourtant "alternatif" de l'École Jonathan. Valorisant surtout le monde des copines et la conformité aux normes étroites de son petit groupe, elle trouvait dans cet univers restreint peu de matériel pour alimenter une curiosité intellectuelle présente mais peu affirmée. Un changement radical de cadre semblait une bonne manière de stimuler un potentiel qui ne demandait qu'un déclencheur pour s'épanouir.

 Mathieu (11 ans) commençait à montrer des signes de lassitude face à ce même environnement éducatif dans lequel il était plongé depuis maintenant cinq ans. Après une période d'exploration intense dont il avait pleinement profité (en particulier au plan de sa sociabilité), les stimulations au niveau du contenu semblaient davantage limitées, tandis que les exigences en terme de démarche et de "prise en charge de son projet éducatif" paraissaient un défi trop élevé pour lui. Il manifestait de moins en moins d'appétit pédagogique et commençait même à décrocher certains jours.

 Monique était en train de se remettre sur les rails du travail professionnel après 9 années consacrées aux rôles de mère de famille et de maîtresse de maison. Ses intérêts et habiletés l'avaient d'abord menée vers la décoration et l'aménagement intérieurs, puis vers la consultation en psychologie, avant qu'elle ne se définisse un champ d'intervention spécifique dans la formation de jeunes parents à leur nouveau rôle. Elle venait d'enregistrer sa raison sociale "Parenfant" et, au moment de faire imprimer ses cartes d'affaire, hésitait à faire le saut qui la lierait pour plusieurs années aux demandes de sa future clientèle et à la destinée de son entreprise.

 De mon côté, j'entamais une sixième année avec les mêmes élèves adolescents mésadaptés. Une certaine lassitude m'envahissait certains jours, d'autant plus qu'un récent changement de direction avait amené des problèmes de leadership, du flou dans les orientations de l'école et des conflits à l'intérieur de l'équipe d'intervenants. Après 15 ans de travail continu dans la même Commission scolaire, j'avais le goût à tout le moins de changer d'horizons, et l'idée d'une année "off" n'était certes pas pour me déplaire.
 

Résurgence du vieux rêve

 C'est Monique qui apporta cette suggestion un soir à table : puisqu'elle-même hésitait à s'engager, puisque les enfants ne trouvaient plus dans leur école une stimulation satisfaisante, puisque j'étais "tanné" de mon quotidien, pourquoi ne pas profiter de cette conjoncture pour prendre des grandes vacances ?

 Depuis toujours, la perspective du départ et du voyage au long cours exerçait sur nous une séduction quasi irrésistible. Notre couple s'était d'ailleurs constitué autour d'une virée au Maroc vers lequel nous étions partis en auto-stop avec 40 $ en poche, entre 2 sessions universitaires et en plein hiver... La venue des enfants avait introduit une grande parenthèse dans ce mode de vie : quelques tentatives malheureuses pour entraîner nos bouts-de-choux dans nos pérégrinations nous l'avaient vite fait délaisser.... Nous avions alors investi beaucoup de temps et d'argent dans une rénovation majeure de notre maison. Entrecoupée de quelques séjours dans nos familles en France, elle avait pendant plusieurs années mobilisé l'essentiel de nos énergies. Mais les conditions avaient fini par évoluer, et l'âge de Mathieu et de Juliette ne serait jamais plus aussi favorable : ils étaient maintenant assez vieux pour supporter les aléas d'un voyage itinérant et en profiter, assez jeunes pour ne pas être handicapés par les exigences de leurs études ou un besoin d'indépendance trop affirmé...

 D'autre part, ma convention collective semblait offrir d'intéressantes possibilités de prendre une année sabbatique. Enfin notre maison était maintenant pratiquement entièrement rénovée et n'offrait plus guère de défis à nos talents de bricoleurs. Rien ne nous retenait donc de façon impérative à Outremont et au Québec.

 Durant les semaines suivantes, Monique vérifiait auprès du Bureau du personnel les clauses régissant les congés à long terme... J'étais bien éligible à un congé sabbatique que je pouvais prendre sans solde ou dans le cadre d'un contrat de traitement différé. Comme entre temps notre motivation - ou notre démotivation, selon le point de vue - n'avaient fait que croître, nous entrâmes alors de plein pied dans la phase "d'étude de faisabilité".

 Ainsi que l'on pouvait s'y attendre, les obstacles n'ont pas tardé à surgir; ils nous auraient semblé insurmontables, ou du moins difficilement contournables, si nous n'avions pas adopté une solide organisation dans la recherche systématique de leur solution.
 

La réalité du financement

 Tout d'abord, la question, cruciale, du financement de notre expédition retint toute notre attention. Nous prîmes assez vite la décision de louer notre logement qui, bien placé et en excellent état, nous garantissait un revenu intéressant. Ajoutées à l'autre loyer de notre duplex, les mensualités nous paraissaient assez élevées pour assurer notre survie pendant l'année à venir et nous éviter de recourir à la formule du congé à traitement différé.

 Nous décidâmes de profiter quand même de ce programme qui présentait d'importants avantages : une rentrée régulière de 66% de mon salaire durant toute l'année du congé et certaines économies d'impôts dues à l'étalement de 3 ans de revenu sur 5 années fiscales. Il me garantissait enfin la conservation, durant toute mon année de congé, de tous mes avantages sociaux (assurance maladie, retraite, ancienneté, vacances, etc.). Je signais donc avec mon employeur un contrat de 3 années aux termes duquel mon salaire serait amputé de 33 %, mais qui me libérait du 1er juillet 1988 au 31 juin suivant.
 

Rénovations, location et déménagement...

 Pour nous garantir une location sans problème, il devenait impératif de procéder à certains travaux d'aménagement, à des réparations ou des rénovations mineures. Nous les avions toujours remises à plus tard mais nous ne pouvions plus les éviter maintenant : rafraîchissement des peintures du sous-sol (qui servait de salle de jeu aux enfants depuis 5 ans), installation d'une aération mécanique dans la salle de bain, ajout d'un chauffe-eau électrique, pose d'une grille pare-étincelles devant le foyer, etc...

 En parallèle nous nous lançâmes à la recherche du locataire idéal, quelqu'un qui apprécierait et respecterait la qualité de notre logement tout en acceptant de n'y demeurer qu'une année. Des annonces furent placées dans "La Presse", "Le Devoir" et dans quelques milieux susceptibles d'accueillir des professionnels en échange de poste (universités, centres de recherche...). Plusieurs personnes se présentèrent, attirées par le grand sous-sol aménagé offrant des possibilités intéressantes d'activité professionnelle. Notre choix se porta finalement sur un couple de Québec dont les deux enfants devaient fréquenter les collèges voisins et qui, s'installant à Montréal, voulait prendre le temps de se familiariser avec la ville avant d'acquérir leur propre maison. Notre délai leur convenait parfaitement, leur expérience de propriétaire et leur sérieux nous conquirent, aussi le bail leur cédant les lieux le 1er juillet fut-il bientôt signé. Nous convînmes de laisser dans l'appartement les accessoires de la cuisine (réfrigérateur, cuisinière, lave-vaisselle...) et les meubles modulaires de notre chambre, trop délicats à démonter et trop encombrants à stocker.

 Restait à disposer du contenu des dix pièces que nous occupions. Après avoir envisagé leur entreposage au garde-meubles, nous préférâmes empiler tous les meubles non loués dans nos deux garages conservés à cette fin, solution beaucoup moins coûteuse et évitant les inconvénients d'un déménagement complet. Quant à la voiture, plutôt que de la vendre, nous préférâmes la conserver dans le garage, pensant pouvoir ainsi l'utiliser jusqu'au dernier moment et en disposer rapidement à notre retour, sans hypothéquer notre marge de manoeuvre financière à ce moment. Je pense maintenant que ce fut une erreur.

 En effet les délais et les frais encourus pour remettre le véhicule en état (changement de la batterie sulfatée, remplacement de l'embrayage grippé, vérification générale et nouvelle immatriculation), sans compter l'espace de stockage occupé, anéantirent tout le profit de l'opération. En revanche l'entreposage des autres appareils ne posa aucun problème et tous fonctionnèrent impeccablement à notre retour.

 Quant à l'entretien de la maison et du terrain, notre voisine complaisante accepta de s'en occuper, moyennant un dédommagement horaire. Elle devait récupérer notre courrier, le trier et nous faire suivre à notre base en France les lettres officielles et autres factures. Elle s'engagea aussi à jeter un coup d'oeil de temps à autre sur notre entreposage, à soigner notre petit jardin en même temps que le sien et à répondre aux urgences mineures signalées par nos locataires (elle sera ainsi amenée à changer un robinet qui fuyait, une serrure défectueuse et à faire vérifier une infiltration d'eau dans une fenêtre...). Pour l'enlèvement de la neige hivernale, nous eûmes recours à un entrepreneur en déneigement. Tout s'organisait donc de façon satisfaisante.
 

Le choix de la destination

 Une fois résolus ces problèmes pratiques, il devenait possible d'aller plus avant dans notre projet. En premier lieu, il fallait bien définir notre objectif. Si le "quand" s'imposait de lui-même : le plus tôt possible, c'est-à-dire dès le 1er juillet prochain, le "où" était moins évident.

 Nous pouvions en effet choisir de consacrer cette longue période à explorer le continent nord-américain déjà approché auparavant à quelques reprises. Nous avions d'abord traversé les États-Unis dans le sens nord sud lorsque nous étions descendus de Montréal à Mexico avec notre Renault 16 en 1973. Notre itinéraire avait alors surtout emprunté des autoroutes, mais les quelques incursions hors des deux pistes bétonnées nous avaient laissé une impression quelque peu désabusée vis à vis l'"american way of life". Partout nous avions dû affronter la laideur de faubourgs interminables environnant des centre-ville stéréotypés, où les mêmes voies rapides tourbillonnaient autour des même gratte-ciel de verre, de Memphis à Dallas, de Pittsburgh à Houston... Quant aux campagnes, l'immensité des champs de maïs ou l'étendue désertique et brûlée des états du sud nous avaient semblé bien longues à parcourir tandis que la misère, le laisser-aller et la saleté du "Sud profond" nous avaient très défavorablement impressionnés. Certes la côte est du continent, parcourue plus tard de Boston à Halifax, avait quelque peu amélioré notre perception, mais il nous semblait toujours possible d'explorer plus à fond la Nouvelle Angleterre à partir de Montréal, lors des courtes vacances et des quelques longues fins de semaine que me concédait mon employeur.

 Non, décidément, nous attendions autre chose de cette grande virée; nous voulions explorer des paysages variés et nouveaux, nous enrichir culturellement, nous rapprocher de ce que l'humanité avait produit de plus beau... D'autre part, mon enfance m'avait habitué à la proximité de la mer dont je me sentais sevré depuis que nous résidions au Québec, et je voulais profiter de l'occasion pour multiplier les contacts avec elle. Enfin, nous désirions jouir autant que possible d'un climat tempéré tout au long de l'année, ce qui supposait une vaste boucle nous conduisant vers le nord durant l'été, puis nous ramenant vers le sud à l'approche de l'hiver. Une seule destination répondait à l'évidence à toutes ces conditions : l'Europe, dont nous avions acquis une connaissance superficielle au cours de quelques équipées pendant notre jeunesse, mais dont la plus grande partie demeurait à découvrir.
 

A pied, à cheval, en voiture... ?

 La question qui se posa ensuite fut celle du "comment" sillonner cette mosaïque de petits pays formant un puzzle multicolore sur la carte politique de mon atlas. La solution habituelle recourant à la location d'une auto complétée de séjours à l'hôtel et de repas pris au restaurant s'avérait d'emblée impossible. D'abord le coût en aurait été absolument prohibitif, ensuite les enfants n'auraient jamais supporté de passer autant de temps sur la banquette arrière d'une berline, si confortable soit elle.

 De son côté le train aurait beaucoup trop limité la variété des lieux atteignables et nous aurait obligé à un incessant déballage et remballage de nos bagages forcément importants. Le camping sous la tente nous sembla tout aussi irréaliste, du fait des variations climatiques que nous devrions affronter, et de la nécessité d'utiliser des terrains de camping fermés pour la plupart en dehors de la période estivale. En revanche, le caravaning présentait des conditions de confort et d'espace habitable nettement plus séduisantes, mais nous laissait encore dépendants d'un terrain où "poser" notre cabane à roulettes.

 Comme nous voulions faire un survol extensif de l'Europe en sa diversité sans trop nous attarder dans chaque région, il nous fallait disposer d'un véhicule confortable, spacieux, nous garantissant une autonomie maximum et un usage le plus économique possible. Son espace intérieur devait être agencé de façon à permettre à 4 personnes d'y vivre à l'aise en disposant de toutes les commodités de la vie moderne. Il devait enfin pouvoir demeurer en tout temps sur la voie publique, de jour comme de nuit, que nous l'occupions ou non, sans nous attirer les foudres de la maréchaussée. En somme c'était d'un "yacht routier" dont nous avions besoin puisque c'était en plaisanciers que nous voulions vivre pendant toute cette année...
 

La vision d'un précurseur

Frontispice de La Maison à vapeur
Page titre de La Maison à vapeur

 Jules Verne, dont j'avais systématiquement dévoré les récits de voyages et d'aventures durant mon adolescence, décrit cette perle rare dans son roman "La Maison à vapeur" paru dès 1880; ses deux héros abordaient la question comme suit :

 "- Le mieux serait sans doute de pouvoir emmener sa maison avec soi !
 - Colimaçon !
 - Mon ami, un colimaçon qui pourrait quitter sa coquille et y rentrer à volonté ne serait peut-être pas à plaindre ! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce serait probablement le dernier mot du progrès en matière de voyage !
- Se déplacer tout en restant au milieu de son "home", emporter son chez-soi et tous les souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon, modifier ses points de vue, son atmosphère, son climat sans rien changer à sa vie... oui... peut-être !"

Un peu plus loin, l'écrivain propose la solution suivante :

 "...La voiture du saltimbanque, mais la voiture modernisée... Quel rêve! S'arrêter quand on veut, partir quand cela plaît, marcher au pas si l'on aime flâner, filer au galop pour peu qu'on y tienne, emporter non seulement sa chambre à coucher mais son salon, sa salle à manger, son fumoir et surtout sa cuisine et son cuisinier, voilà le progrès ! Cela est cent fois supérieur au chemin de fer"...

 Puis Jules Verne décrit le luxueux décor de tapis d'Orient, les "divans moelleux", le système d'aération et de climatisation sophistiqué, le puissant chauffage permettant "de braver les rigueurs de la saison froide", les importantes réserves de nourriture "en conserves de choix"  et en lait condensé, "de quoi nourrir pendant un an tout le personnel de l'expédition..."
 

En quête du véhicule idéal

Le véhicule imaginé par Jules Verne...
... et le nôtre, beaucoup moins pittoresque mais tout aussi efficace !
Le Pilote 470 sur lequel allait
finallement porter notre choix

Un écorché qui en dit long sur le confort du Pilote.
Un écorché donnant idée d'une disposition (pas la nôtre...)
et du décor de cette année de production.
Voilà qui correspondait très exactement au véhicule qu'il nous fallait ! Restait à en découvrir l'équivalent contemporain dans le marché du véhicule de loisir. 

Nous commençâmes par rassembler le maximum de documentation sur ce que les Français appellent un "camping-car". Au Canada on désigne plutôt par "motor-home" ou "motorisé" ce véhicule hybride qui combine un châssis de fourgon commercial à une caravane ou roulotte de camping dont la partie avant communique directement avec la cabine de pilotage. Cependant les modèles américains disponibles ici étaient trop gros pour le contexte européen.

 Le père de Monique alla donc glaner chez les revendeurs de la région lyonnaise une brassée de prospectus et dépliants tous plus colorés et alléchants les uns que les autres pour nous les apporter à Noël. Nous comparâmes alors les différents plans et aménagements, supputant les équipements qui nous seraient utiles voire indispensables, et tâchant d'éliminer les options qui n'étaient que gadgets.

 Le grand nombre de modèles proposés nous laissa perplexes et confus, aussi fallut il identifier des critères de sélection.
 

Au plan du "porteur"

 Pour conserver le maximum de manoeuvrabilité, on nous conseilla de nous limiter à une longueur hors tout inférieure à 6 mètres, d'opter pour un "châssis court" possédant un empattement (distance entre les trains avant et arrière) le plus restreint possible. Le rayon de braquage était ainsi réduit au minimum, en revanche le véhicule perdait un peu de stabilité (tendance plus accusée au tangage) et le porte-à-faux arrière était plus important. On risque donc davantage d'accrocher les infrastructures, tuyauterie et autre..., inconvénients dont nous fîmes les frais en cours de route...

 Après quelques hésitations liées au surcoût, nous optâmes aussi pour une motorisation diesel, moins gourmande en carburant, plus fiable, d'entretien plus simple et davantage en demande sur la marché de l'occasion. La marque Citroën eut notre préférence car son réseau européen semblait plus étendu et mieux réparti que celui de ses concurrents Peugeot et Fiat. Leurs modèles étaient par ailleurs identiques, étant fabriqués dans la même usine italienne sous les noms de C 25, J 5 et Ducato. La puissance de leur petit diesel atmosphérique de 2,5 l. était cependant limitée (75 ch.), mais la version turbo diesel de 95 ch. ne devait être disponible que sur les modèles 1989... Enfin la direction assistée non plus n'était pas encore sur la liste des options (elle le serait en 1990 seulement...), et l'on commençait tout juste à évoquer la possibilité d'équiper ce châssis d'une propulsion à 4 roues motrices permanentes (effective à partir de 1991 !). Nous dûmes donc nous contenter de la traction avant standard qui, compte tenu du report de la plus grande part de la charge sur l'arrière, devait nous causer quelques déboires sur terrains humide, sableux ou enneigé...

 Une autre option, elle, était disponible : les barres de torsion anti-roulis. Nous ignorions alors leur grande utilité voire leur rôle indispensable pour compenser le grand débattement de la suspension, en particulier à l'arrière, et ne leur accordâmes aucune attention. Hélas...
 

Au niveau de l'aménagement intérieur

 En ce qui concerne l'organisation de l'espace intérieur, notre préférence se porta sur une dînette latérale transformable en lit qui faisait face à la cuisine (elle aussi latérale). Cela libérait à l'arrière l'espace d'un cabinet de toilette (utilisable comme cabine de douche) flanqué d'une deuxième mini-dînette convertible en un quatrième couchage indépendant. Nos deux enfants disposeraient ainsi chacun de leur coin et de leur couchette, ce qui leur assurerait un minimum d'intimité et diminuerait les frictions prévisibles... Quant à nous, les parents, nous nous réservions le vaste lit aménagé dans l'avancée du toit au dessus de la cabine de conduite (la "capucine"). Chacun étant ainsi casé, nous comparâmes la qualité - apparente - des finitions, l'esthétique générale de chacun des modèles et la sophistication plus ou moins poussée de leurs équipements.  

Dans la cuisine l'espace de rangement pour la vaisselle et les casseroles était abondant; nous vérifiâmes que les portes des armoires de pavillon ouvraient vers le haut (plutôt que latéralement) et que chacune des tablettes possédait un rebord suffisant...
Finitions des placards hauts de la cuisine
Sur le prospectus : les meubles de cuisine
Tous les réfrigérateurs pouvaient s'alimenter soit sur le propane, soit sur le 12 volts lorsque le moteur tournait et enfin sur le 220 volts lorsqu'on était branché sur le secteur. Cependant il fallait penser à commuter la source d'énergie à chaque arrêt ou départ. De plus les réfrigérateurs trois voies (qui fonctionnaient la plupart du temps sur le propane) avaient le défaut d'être sensibles à l'inclinaison du véhicule, et leur radiateur demandait à être très bien ventilé. Les appareils à compression, plus efficaces, étaient disponibles sur option seulement et demeuraient hors de prix. Un dernier inconvénient des réfrigérateurs standards qu'on nous offrait était leur volume limité : 66 litres, c'est bien peu pour une famille de quatre personnes habituée au format plus que confortable des frigos américains...

La paillasse en carreaux rustiques comme l'aiment les Français...
Sur le prospectus : la «paillasse» en carrelage à la française...
Les carrelages, l'émail de l'évier et du réchaud donnaient un petit air "rustique" à la paillasse du bloc cuisine; nous aurions préféré un dessus monobloc en acier inoxydable parfaitement étanche, incassable, non ébréchable et plus "neutre" esthétiquement parlant, mais toutes les cuisines françaises étaient ainsi équipées et décorées... En revanche les deux feux du réchaud étaient largement suffisants pour tous nos besoins culinaires, et les dimensions du petit bac acceptables pour la vaisselle quotidienne.

  Le chauffe-eau instantané devait nous fournir en abondance toute l'eau chaude dont nous avions besoin pour cette corvée quotidienne et pour nos douches. La seule limite provenait du volume réduit du réservoir d'eau propre : 90 litres pour 4 personnes, c'est vraiment insuffisant lorsque l'on envisage d'utiliser le moins possible les services du terrain de camping..., mais c'est tout ce qu'offraient les modèles sur le marché. La contenance des autres réservoirs (eaux usées et "eaux noires" des W-C.) laissait elle aussi à désirer, ce qui amena quelques débordements peu discrets au moment des douches matinales, et des sorties de ville précipitées pour vidanger nos toilettes dans la nature...

Toujours dans le cabinet de toilette, l'aération fut un autre point auquel nous n'accordâmes pas une attention suffisante : la petite trappe basse réglementaire et l'aérateur "champignon" de série semblaient tout à fait corrects sur le papier. A l'usage, ils ne purent jamais offrir une évacuation satisfaisante de l'humidité générée par les douches quotidiennes ajoutées au séchage des serviettes et du petit lavage ; nous dûmes donc faire poser en cours de route un lanterneau motorisé supplémentaire au dessus de la douche. Petit cabinet de toilette confortable et bien équipé...
Sur le prospectus : le cabinet de toilette en plastique moulé

 Au chapitre de l'équipement, un autre point méritait considération : l'éclairage et le système électrique. Si presque toutes les marques offraient la possibilité de se brancher sur le secteur lorsqu'une prise de courant était disponible, la quantité d'électricité utilisable en fonctionnement autonome dépendait de la grosseur de la batterie accessoire. Or celle-ci était toujours sous dimensionnée, compte tenu de l'usage intensif que nous comptions en faire et de l'éclairage prolongé pendant les mois d'hiver. Il importait donc de disposer d'une batterie à grande capacité (100 ampères est un minimum raisonnable) et à décharge profonde (capable de subir de nombreuses fois le cycle décharge recharge sans s'endommager), ainsi que d'un alternateur débitant en conséquence. L'ignorant, nous n'en fîmes pas un critère... et en fûmes quitte pour nous coucher très tôt entre novembre et mars !

 De plus, les appliques livrées en série étaient toutes d'une remarquable inefficacité énergétique : des luminaires de 20 et 40 watts incandescents qui chauffaient beaucoup (plusieurs capots fondirent au courant de l'année...) et éclairaient bien peu. D'où l'intérêt de choisir ou d'installer des réglettes fluorescentes de 8 ou 16 w et des petits spots halogènes de 5 ou 10 w., ce qu'encore une fois nous omîmes...

 Le chauffage fut un autre équipement où se présentaient différentes options : les chaudières à air pulsé s'alimentant sur le réservoir à carburant du véhicule (Eberspeicher, Webasto) offraient le maximum d'autonomie, mais étaient hors de prix et exigeaient un système électrique sans défaut (pour l'allumage du brûleur et le fonctionnement de la turbine).

 Dans les systèmes au propane, on trouvait aussi des chauffages à air pulsé dans lesquels la chaudière et la turbine ne faisaient qu'un et pouvaient être cachées n'importe où dans un coffre (Trumatic E, Propex), tout comme les conduits d'air chaud. Le mécanisme était entièrement télécommandé à partir du thermostat, ne paraissaient que les bouches d'aération et le bouton de contrôle. L'avantage de la discrétion était cependant compensé par le même inconvénient que dans le système déjà décrit : si le voltage de la batterie descendait trop bas, l'allumage et la soufflerie devenaient inopérants...

 Un troisième type d'installation faisait appel à un radiateur mural (Trumatic SL, Riviera, Sadec) fonctionnant lui aussi sur le propane, mais à allumage piézoélectrique et veilleuse (pas besoin de courant...); en arrière, une petite turbine accessoire récupérait une partie de l'air chaud pour le diffuser dans tout l'habitacle. Ce système, qui évitait les faiblesses des deux autres et s'avérait de plus extrêmement silencieux, eut notre préférence.

 Complémentaire au chauffage, l'isolation de l'habitacle avait aussi son importance. Si tous les modèles envisagés bénéficiaient d'un rembourrage isotherme des cloisons et du toit, l'épaisseur et la qualité du matériau employé variaient du simple au double (laine de verre, polystyrène blanc de 2 cm ou styrofoam bleu de 2,5 cm). De plus, nous ne prêtâmes aucune attention à l'isolation phonique du toit, en particulier au niveau de la capucine, ce qui nous valut quelques réveils sonores durant les nuits pluvieuses...

 Nous comparâmes aussi la hauteur sous pavillon et l'aération de la capucine (où nous devions dormir), la résistance des garnitures de tissu, les espaces de rangement, le recouvrement des sièges avant (en tissu plutôt qu'en cuirette synthétique), l'esthétique d'ensemble de l'aménagement, le réseau de distribution en France et en Europe et quantités d'autres détails différenciant les fabrications les unes des autres. De plus nous vérifiâmes la notoriété des marques sur le marché en consultant les petites annonces classée à la rubrique "Véhicules récréatifs" et les revues spécialisées, relevant les marques dont le nom revenait plus souvent dans les offres d'occasion et dont la décote après un an était négligeable.

 Nous finîmes par en sélectionner trois présentant un plan identique : Burstner, Challenger et Chausson. D'autres, comme Autostar ou Pilote, avaient aussi leurs qualités, mais leur "look" nous avait moins accroché, et comme il fallait bien prioriser... Seul un examen direct pouvait faire la différence, aussi nous convînmes que Monique prendrait quelques jours à la fin de l'hiver pour juger de visu et passer la commande sur place. En attendant, il convenait de poursuivre nos préparatifs au Québec en nous donnant le maximum de sécurité dans notre entreprise.
 

Les assurances

 Nous garantir des revenus suffisants et la conservation de nos biens était une chose; disposer d'assurances fiables et d'une organisation bancaires adéquate en demeurant à distance de Montréal et sans domicile fixe en était une autre, d'une certaine façon plus délicate. En effet les quelques services disponibles ne s'appliquent généralement pas à des absences aussi longues, et notre statut de non-résidents pendant plus de 12 mois nous faisait sortir des couvertures généralement acceptées. C'est ainsi que notre assureur domiciliaire ne voulait plus couvrir nos biens à titre de propriétaires occupant, ou bien exigeait un montant exorbitant pour les protéger. Nous renonçâmes donc à assurer les effets laissés dans les garages. Pour cela, nous réduisîmes au maximum les risques de vol, de feu et de dégâts d'eau en condamnant les issues extérieures, en coupant les disjoncteurs électriques et en abritant chaque meuble sous une bâche de polythène.

 Nos assurances santé de base n'eurent pas besoin d'être complétées d'une extension puisque je continuais de cotiser auprès de ma mutuelle S.S.Q.. Nous vérifiâmes aussi auprès de la Régie de l'Assurance Maladie du Québec les prestations auxquelles nous avions droit dans les différents pays que nous envisagions de visiter. Notre statut de voyageurs en année sabbatique nous valut l'avantage d'une prolongation de nos couvertures jusqu'à 364 jours sans qu'il nous en coûtât un sous supplémentaire.

 Parlant de santé, nous prîmes aussi deux autres précautions pour la maintenir ou la restaurer : pendant huit semaines, le siège social de la Croix-Rouge nous vit suivre attentivement et en famille chaque mardi soir les cours de secourisme qui y étaient prodigués. En plus des nombreux et précieux conseils techniques que nous y reçûmes, ce fut l'occasion pour les enfants d'affronter l'idée d'un accident toujours possible, d'apprendre à y faire face avec sang-froid et efficacité, surtout lors des mises en situation et des simulations parfois assez impressionnantes... Plus prosaïquement, nous commençâmes à rassembler une pharmacie de voyage qui serait complétée plus tard avec l'aide de mes frères pharmaciens en France. Il est utile de disposer de la plupart des médicaments courants dont on connaît l'usage sans devoir recourir aux services du médecin ou du pharmacien, la description des symptômes en finnois ou en hongrois n'étant pas toujours évidente...
 

Les services bancaires et l'argent

 Le problème bancaire présentait deux facettes. Tout d'abord il était impératif de rendre les opérations nécessaires et indispensables à Montréal aussi directes et automatiques que possible : l'encaissement des loyers, des chèques d'allocations familiales et de mon salaire, le paiement de nos taxes, de l'hypothèque, de nos soldes de cartes de crédit, etc. Nous simplifiâmes la question en centralisant nos différents comptes dans une seule succursale bancaire et en confiant à notre courtier des chèques antidatés qu'il se chargerait de transmettre à notre banque en temps opportun.

 D'autre part il nous fallait un moyen simple, fiable, rapide et peu coûteux de transférer en n'importe quel point d'Europe les fonds dont nous aurions besoin de façon régulière ou exceptionnelle. Ne parvenant pas à identifier une telle procédure, nous en adoptâmes deux parallèles : nous utiliserions notre carte Master-Card comme carte de paiement et comme carte de retrait au guichet dans les différentes banques européennes correspondantes; une liste des points de service Master-Card eut été bien utile, mais nous ne pûmes l'obtenir de notre banquier... Nous voulions cependant éviter de payer les intérêts normalement dus lors des avances d'argent, ainsi que ceux encourus pour le retard à régler le solde du compte; or nous risquions de recevoir notre relevé mensuel fort tard, vu l'impossibilité de nous le faire parvenir à temps puisque nous n'aurions pas d'adresse fixe pendant de longues périodes. Nous éviterions ces inconvénients en approvisionnant suffisamment et régulièrement notre compte pour qu'il soit toujours créditeur.

 Advenant des circonstances où le service de carte de crédit/carte de retrait ne serait pas disponible, une réserve de chèques de voyages American Express en dollars américains nous dépannerait à court terme.

 Tout bien considéré, ce système fonctionna assez bien même si nous fîmes deux erreurs d'appréciation : d'abord la carte Master-Card/Euro-Card n'était pas la plus répandue en Europe (en Belgique nous ne pûmes obtenir de l'argent qu'au siège de Bruxelles...), aussi eut il été préférable de se munir de la Carte Bleue/Visa.

 D'autre part, l'emploi d'une carte canadienne nous rendit incapables d'utiliser les distributeurs automatiques de billets présents un peu partout en Europe, fonctionnant 7 jours sur 7, 18 heures sur 24, et accessibles à toutes les cartes d'origine européenne. Enfin, nous découvrîmes aussi que, plus encore que les Traveller's Checks, les Euro-Chèques étaient universellement acceptés dans les pays européens. Il nous aurait donc suffi d'ouvrir un compte dans une banque française, d'y faire une demande de carte Visa et d'Euro-Chèques puis d'alimenter ce compte par des versements réguliers de notre banque montréalaise pour faire face à toute éventualité.
 

L'achat du camping-car

 L'ensemble des problèmes logistiques étant en bonne voie de solution, il devenait possible de s'engager davantage. Monique profita donc de la semaine de relâche de la fin février 1988 pour s'envoler vers la France. Accueillie par ses parents à Lyon et escortée de Christian son beau-frère, elle fit le tour des concessionnaires de camping-car de Saint-Priest. Elle put alors vérifier la justesse de nos choix et corriger les impressions flatteuses que les habiles photos publicitaires et le luxe du papier glacé nous avaient laissés.

Un marchandage serré mena à la commande d'un outsider non pré-sélectionné : le Pilote 470. En plus des qualités propres au véhicule, son constructeur, le plus important parmi les Français, avait une réputation bien établie et une large diffusion qui ne pourraient que faciliter la revente du camping-car à la fin de notre périple. La livraison était prévue pour le 1er juillet, après quelques aménagements supplémentaires destinés à "personnaliser" notre futur "home" roulant. Le financement était assuré par un prêt personnel de la mère de Monique qui acceptait d'en recevoir le remboursement, capital et intérêts, lors de la revente prévue un an plus tard.
 

Planification de l'itinéraire

 En plus du bon de commande, Monique rapportait dans ses bagages une pile de Guides Verts et de cartes Michelin des différentes contrées vers lesquelles nous envisagions de nous diriger. Nous complétâmes ces données en adressant une lettre type au Bureau du Tourisme parisien de chacun de ces pays, demandes qui nous rapportèrent une abondante documentation en français non disponible au Canada. Quelques Guides Bleus dégotés dans les boutiques d'occasion de la rue Saint-Denis vinrent combler les lacunes qui demeuraient, et je pus alors entreprendre la planification précise de nos futurs itinéraires; elle occupa à partir de ce jour mes soirées entières. L'excitation croissait avec la découverte de tous ces noms, les uns barbares et imprononçables pour notre gosier latin lorsqu'il s'agissait des pays du Nord, les autres ravivant les souvenirs de mes humanités gréco-romaines quand nous nous tournions vers les contrées du Sud.

 Petit à petit, les traits des surligneurs fluorescents progressaient sur les cartes, les équipements en vue du périple se rassemblaient dans un coin du sous-sol, les travaux sur la maison avançaient... tandis que l'intérêt pour mon travail à l'école diminuait d'autant...
 

Et la scolarisation des enfants ?

  Un autre sujet de préoccupation à cette période fut "l'alimentation" pédagogique à fournir à nos enfants. Nous ne nous faisions guère d'illusions sur les vertus de l'école et étions persuadés que les stimulations infiniment variées qu'occasionnerait un tel voyage vaudraient mille fois les 180 jours de classe réglementaires que le Ministère de l'Éducation imposait à nos rejetons. D'autre part les nécessités de la vie commune, à l'étroit dans notre coquille d'escargot, pourraient constituer un bon laboratoire d'apprentissage à la vie en groupe, à ses normes et à ses exigences, tout en favorisant un "renouement familial" ne manquant pas d'attrait.

 Comme Mathieu et Juliette poursuivaient ou achevaient leur scolarité primaire, il leur suffirait de pratiquer dans le quotidien les savoir fondamentaux du lire, écrire et compter pour maintenir voire améliorer leurs acquis. L'étude formelle de l'Histoire me paraissait superflue dans le contexte qui allait être le nôtre. Je me procurai plutôt auprès de collègues des modules d'enseignement individualisé en Mathématiques secondaire I que Mathieu compléterait en cours de route. Il emportait aussi un cahier d'exercices de Géographie générale, histoire d'objectiver un peu les apprentissages qu'il ne manquerait pas de faire "sur le terrain".

 Pour le reste, nous projetions de faire tenir le livre de comptes quotidiens par les enfants chacun à leur tour. La ventilation des dépenses, les calculs de kilométrage et de consommation en carburant, les conversions entre les différentes monnaies nous semblaient des occasions suffisantes de manier les nombres. Les tâches d'écriture pourraient prendre la forme d'un journal (ma préférence), de recherches documentaires (l'option favorisée par Monique) et enfin d'une correspondance adressée à la famille et aux amis laissés au pays. Quant à la lecture, quelques romans et les Guides narrant l'histoire et décrivant l'apparence des lieux visités devaient offrir un terrain suffisant à exercer cette habileté.
 

Le bilan au plan pédagogique

 Effectivement Mathieu maîtrisa suffisamment d'acquis en Mathématiques pour passer en secondaire II, après 3 semaines de secondaire I, lors de notre retour en septembre 1988. Ses connaissances historiques s'accrurent considérablement et prirent toute une perspective au fur et à mesure de nos découvertes et visites. En revanche ses talents d'écrivain eurent peu l'occasion de se développer, puisqu'il se contenta d'une brève étude sur la Belgique et d'une autre sur la préparation des frites ! (après observation et interview du tenancier de la friterie...).

 De son côté, Juliette combla en partie les vastes lacunes de son éducation arithmétique, et elle put nombre de fois faire face aux embûches de la règle de trois (sans tout à fait la maîtriser d'ailleurs...). Si elle écrivit à ses amies un peu plus que son frère, la quantité globale de ses productions demeura cependant bien inférieure à ce que nous avions espéré. En revanche elle prit véritablement goût à la lecture et dévora en quelques jours les quelques romans que nous avions emmenés. Nous regrettâmes alors de n'avoir pas mieux prévu cet appétit et emprunté auprès des cousins un lot de bouquins capables de combler son besoin (ce que nous fîmes lors de nos virées subséquentes). Allez donc trouver à Helsinki ou à Zagreb (!) des ouvrages en Français intéressant mademoiselle, et ce à un coût raisonnable...

 D'autre part les livres à visée informative, comme les guides touristiques ou les autres documents disponibles lors des visites des musées, se révélèrent hors de portée des enfants (texte trop ardu, manque d'illustrations...); il eût fallu nous préparer plus soigneusement et choisir des albums ou autres volumes spécifiquement destinés aux jeunes, répondant aux questions suscitées par nos visites, ainsi que nous munir d'un fond de bibliothèque classique pour la jeunesse.

 Il reste que Juliette elle aussi profita pleinement de l'intense stimulation provoquée par le voyage. Sa maturité s'accrut considérablement, sa dépendance au groupe disparut presque complètement et nous constatâmes l'année suivante une intériorité surprenante pour son âge. Cela nous amena à demander pour elle une entrée précoce à l'école secondaire après sa 5ème année primaire en 1989.

 Dans les deux cas donc, nos plans furent déjoués; pendant le voyage, les enfants se montrèrent peu disponibles aux apprentissages scolaires formels, nous-mêmes avons consacré peu de temps et d'énergie à leur enseignement, et les manuels ou cahiers emportés (un peu par acquit de conscience...?) firent en fin de compte un usage limité. Pourtant Mathieu et Juliette ont tous deux développé leurs compétences au point de gagner une année sur leurs condisciples, et ce sans fréquenter l'école... De quoi questionner la pertinence d'asseoir nos chers petits 5 heures par jours sur les bancs de l'école pour leur apprendre... quoi, au juste ? et avec quelle efficacité ?
 

Derniers préparatifs

 Avec l'arrivée du mois de juin, nos préparatifs se précipitèrent : Monique, aidée de mon cousin Dominique de passage à Montréal, commença à démonter les meubles et à vider les armoires dans des boites de carton. Une fois les meubles réassemblés dans le garage, nous plaçâmes sur leurs tablettes le contenu de l'appartement. Petit à petit celui-ci se dénudait, nous confirmant l'imminence du départ...

 Ce fut aussi à cette époque que je me préoccupai de la conservation de la voiture; on me conseilla de vider le réservoir d'essence au maximum pour éviter le danger de fuite (mais la rouille attaqua l'intérieur du réservoir...), de changer l'huile et d'en verser une petite quantité dans les têtes de cylindre en démontant les bougies. J'omis cette dernière précaution, il en résulta une oxydation des segments qui perdirent de leur étanchéité... J'oubliais aussi de porter mes plaques d'immatriculation au Bureau de la Régie, ce qui rendit bien compliquée la récupération de mon assurance versée en trop...

 Mal renseigné, je fis aussi l'erreur de ne pas contacter la Canadian Automobile Association (le C.A.A.); j'appris plus tard que j'aurais pu faire valider ma carte canadienne en Europe et bénéficier ainsi des services d'assistance dans la presque totalité des pays visités, sans compter les autres avantages dont nous aurions pu profiter comme les cartes gratuites, les réductions sur les terrains de camping et autres facilités...
 

La confection des bagages

 Le temps était venu de sortir les valises et de préparer nos bagages. Devant la perspective de vivre une année complète loin de notre foyer, de son confort et de ses multiples équipements, que fallait il considérer comme indispensable, utile, souhaitable, superflu... Deux considérations nous guidèrent dans nos choix : d'abord il fallait donner priorité au pratique, au confortable, au solide et au polyvalent en oubliant les conventions, la mode et même une certaine forme d'esthétique (le "joli"); d'autre part, pour éviter des recherches difficiles en terre inconnue, gagner du temps et limiter les dépenses, nous devions nous procurer le maximum de choses ici et les emporter avec nous.

 Cela nous amena à bourrer dans valises, sacs et même boites de carton l'essentiel des effets apparaissant sur la liste qui suit; quelques autres (figurant également ici) furent achetés par la suite en Europe, souvent à un coût bien plus élevé qu'au Canada ou aux États-Unis, et après une longue quête...

VÊTEMENTS : ciré/coupe vent contre la pluie, anorak et gants contre le froid, chemises et T-shirts de coton, jeans, chandails de laine et de coton, jogging, blouson de toile, Polar ou veste de laine, chapeau en mouton retourné (ou casquette de laine), visière de golf, maillot de bain, shorts et bermudas, lingerie, collants, bas de laine et de coton, maillots de bain...

CHAUSSURES : sandales en cuir, sandales en plastique (pour se baigner en rivière ou en lac), chaussures de marche (avec chaussettes) ou de course, mocassins et/ou chaussures d'intérieur, bottes de pluie.

LITERIE : couette en duvet (+ housse), housse de matelas et piqué de coton pour la capucine, sacs de couchage de montagne en duvet (pour les couchettes convertibles des enfants), pyjamas en ouaté (jogging), oreillers (+ taies).

LINGES ET ACCESSOIRES DE TOILETTE : serviettes et gants de toilette, serviettes de bain, nattes de plage en paille, petit tapis de sortie de bain (50 x 50 cm), grosse éponge, petite brosse à W-C. avec son récipient, miroir portatif.

TROUSSES DE TOILETTE : savon, lait démaquillant, lait hydratant, crème à mains, trousse à cosmétique, serre-tête, Cotons-Tiges, pince à épiler, produit épilatoire, déodorant et eau de toilette, lait solaire, baume à lèvres,
rasoir et lames, mousse à raser, lotion après-rasage,
coupe-ongles ou ciseaux à ongle, lime, pierre ponce, brosse à ongle,
brosses à dent et dentifrice, soie dentaire, miroir à dents,
shampooing, sèche-cheveux bi-voltage ou 12 volts, fer à friser au butane Braun, brosse à cheveux et peignes, ciseaux de coiffeur,
lentilles de secours, produits à lentilles, lunettes de secours et de soleil, stérilisateur de lentilles bi-voltage B & L.,

PHARMACIE (voir liste en annexe) et guide de secourisme.

CUISINE : 3 casseroles à manche détachable et couvercle à égoutter, poële sauteuse moyenne profonde avec un couvercle et une grille anti-projections, couteau et planche à découper en plastique blanc, passoire, panier à salade, 2 bols à mélange (grand pouvant servir de saladier et petit) avec couvercles étanches, ustensiles (couteaux, fourchettes, cuillers), louche, spatule, cuiller en bois, assiettes et bols en Arcopal, verres incassables Duralex, 2 ouvre-boîte, tire-bouchon, décapsuleur, bouchons ajustables, becs verseur pour les briques de carton, tasse à mesurer métrique, porte-papier essuie-tout, torchons à vaisselle, plaque grille-pain, contenants étanches pour frigo (dont un grand plat pour le fromage), allume-gaz, lavette, éponge, ciseaux de cuisine, tampons Scotch-Brite, sac à pain en toile, égouttoir pliable, cuvette en plastique, gants de caoutchouc.

CAMERA et VIDÉO : batteries et cassettes, alimentation/chargeur 12 volts, chargeur universel 110/220 v., mono-pied, grand angle, pare-soleil (pour objectifs standard et grand-angle), filtres U.V., nettoyeur de lentille, cassette de nettoyage, films, jumelles.

LIVRES : classiques, guides (Verts, Bleus, du Routard...), Time Life, dictionnaires (anglais, espagnol, allemand...), catalogues d'accessoires camping-car (Narbonne-Accessoires...),

MUSIQUE : instruments (flûte,...), Walkmans et batteries rechargeables, mallette de cassettes (plutôt que CD coûteux et fragiles), auto-radio avec haut-parleurs.

PAPETERIE : papier à lettre et enveloppes, correcteur liquide, cahiers (lignés pour le journal de bord, "scrap-books", cahier de comptes ligné), trousses (avec colle en bâton, ciseaux, stylos, surligneurs, gomme à effacer, ruban collant, taille-crayon, élastiques et trombones), règle graduée, calculatrice solaire, tablette de papier à écrire et de papier à dessin, boite de crayons de couleurs, trousse d'aquarelle.

DOCUMENTATION : cartes, atlas routiers et guides, certificats d'assurance, portefeuille, ceinture porte-documents, passeports, permis de conduire international, lettre attestant le congé sabbatique, carnet d'adresses, cartes de crédit, prescriptions des lunettes et lentilles, carnets de vaccination, carte de présentation du C.A.A.

JEUX ET JOUETS : cartes à jouer, Uno, Mille Bornes, échecs, dames, dominos, scrabble, bataille navale, poupées et habits, Playmobil..., tricot et broderie.

SACS : à dos pliables, sac de plage, sacs de ceinture, porte-documents.

PRODUITS D'ENTRETIEN : savon à vaisselle, lève-vitre, spray dégraissant (Fantastic ou Altor), alcool à brûler, produit pour toilette chimique, lessive à l'eau froide, Woolite, poudre à laver Ariel, gants de caoutchouc, épingles à linge et corde en fil électrique, rouleau de ficelle...

TROUSSE A OUTILS : tourne-vis à douilles multiples, clés plates, clés à douille (dont clé à bougies), marteau, pinces, pinces fines, pinces coupantes, pinces anglaise, pince étau (Wise Grip), lame de scie à métal, cutter, limes (grosse et petite), petite brosse métallique, assortiment de vis, colle contact et époxy en tube, mastic en tube, WD 40 et spray aux silicones, torche électrique, scie pliable et hachette, pelle pliante, gants de travail, rouleau de fil de fer, collants double face, ruban isolant électrique, papier de verre, mètre ruban, allumettes, câbles à survolter, sangle ou barre de remorquage, petit voltmètre numérique, fer à souder 12 v.,

TROUSSE DE COUTURE : aiguilles, fils, dé, épingles, épingles de nourrice, élastiques, boutons, découd vite, laine et coton à repriser de couleurs.

ACCESSOIRES DIVERS : convertisseur 12 v --> 220 v. (ou 110 v.), chargeur de piles sur le 12 volts, ventilateur 12 volt, walkietalkies et C.B. avec micro et antenne, thermomètre de frigo, thermomètre intérieur/extérieur à affichage...
 

Les autres équipements ultérieurs

 Cette liste ne comprend pas les divers aménagements et équipements que nous fûmes amenés à faire sur le camping-car lui-même lorsque nous en prîmes possession. En voici une liste brève (on trouvera une liste exhaustive et les coûts impliqués en annexe) :  Vers le 20 juin, désirant disposer du maximum de liberté dans nos préparatifs, nous conduisions les enfants à l'aéroport de Mirabel; ils allaient être accueillis par leurs grand-parents Jean et Jehanne dans leur chalet au bord du lac d'Annecy où nous les rejoindrions vingt jours plus tard. Pendant la dernière semaine nous fûmes donc seuls pour recevoir nos locataires, faire les derniers arrangements qui nous menèrent jusqu'au 3 juillet, date de notre propre départ à Mirabel et de la première page du journal qui suit.

 Ces souvenirs sont le reflet d'un petit agenda brun doré sur tranche, de 10 cm par 12, patiemment rempli de notes serrées, jetées hâtivement sur le papier le plus souvent le soir à l'étape. Il m'avait été remis quelques semaines avant mon départ par mes collègues de l'école Henri-Julien, avec la consigne expresse  de conserver pour eux la trace des aventures et des événements mémorables qui ne manqueraient pas de se présenter durant mon voyage... Mission accomplie !



2. Premiers préparatifs à Lyon et à Annecy

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