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Sabbatique 1988-89

Juliette, Mathieu, Monique et Jean-Paul MOUREZ
à bord de leur Pilote 470

Cartes postales envoyées à Johanne
 durant l'année 1988-89

Johanne est la psychoéducatrice dont je partageais le bureau dans l'école où je travaillais l'année précédant mon départ. Elle avait dû écouter mes rêves et mes fantaisies à propos de ce voyage, puis supporter la vue d'une grande carte d'Europe sur laquelle je projetais mon itinéraire... J'avais tenté de me faire pardonner la tentation à laquelle je l'exposais en lui promettant de lui "envoyer des cartes postales" de chaque pays visité. C'est effectivement ce que je tentais de faire. On en retrouvera le texte intégral dans les pages qui suivent...
Il reste que ma correspondance eut plus d'effet que je ne m'y attendais puisque, dès le mois de février, elle m'annonçait la signature d'un contrat de congé sabbatique... Cinq ans plus tard, c'est elle qui, à son tour, entraînait son mari et ses deux filles sur nos traces, dans une aventure fort semblable à la nôtre...

 Bruxelles le  3 août 1988

Chose promise... Après trois semaines de préparatifs ardus, de formalités épineuses et d'emmerdements typiquement français, nous sommes enfin partis dans notre "trottinette" pour la Belgique. La vie en campeur est plutôt agréable et le paysage qui se renouvelle constamment passionnant. Nous sommes cependant bloqués au garage à Dinant (cherche sur la carte...) suite à un petit accident nécessitant de grosses réparations mécaniques. Nous en profitons pour visiter Bruxelles. Super !

A bientôt

Jean-Paul


Le 7 septembre 1988
En attendant le traversier à 40 kilomètres du Cap Nord.

 Pour ce deuxième courrier du nomade, j'ai choisi cette carte superlative, à la mesure des immenses paysages que nous parcourons depuis 4 000 kilomètres et 17 jours... La Norvège est un pays magnifique et immense qui, par bien des côtés fait naître les mêmes sentiments que le Canada : de l'espace, de l'air, des horizons à perte de vue, mais en plus des montagnes abruptes dont tu vois un exemplaire au dos, de l'eau vive toujours présente dans les torrents et les cascades. Elles dégoulinent de toutes les pentes dans des lacs tranquilles s'étendant dans de hautes vallées qu'il faut gravir - lentement - au rythme de notre petit diesel, tirant notre maison sur notre dos...

 Comme nous avons choisi la "Route des Fjords", nous avons continuellement longé la côte, mais à distance, entrevoyant la mer à partir du fond du fjord, cette vallée abrupte profondément enfoncée dans les terres. En conséquence, le parcours adopte un style particulier : d'abord la route de corniche étroite serpente le long du fjord avant de remonter lentement la vallée, le long de la rivière qui va rejoindre la mer. Puis la route traverse de hauts plateaux dans un paysage semi-désertique où paissent des moutons et, plus au Nord, des rennes. Elle s'engage enfin dans une descente vertigineuse par de multiples lacets dévalant jusqu'au fond du fjord de l'autre côté du promontoire, et l'on recommence... Ce n'est jamais lassant car les paysages sont toujours magnifiques, l'altitude et les très nombreux virages ménageant des points de vue uniques d'une extraordinaire ampleur. Les couleurs aussi sont étonnantes : pentes vertes des pâturages et des forêts, hauts plateaux où poussent une herbe rougeâtre et des bouleaux jaunes et rabougris, vastes éboulis gris-bruns que dévalent d'énormes blocs rocheux et surtout, la plupart du temps où le ciel est clair, étendues d'eau - mer ou lac - bleu vert émeraude d'une grande transparence...

Les habitants sont gentils et serviables mais plutôt réservés. En revanche la vie est horriblement chère et nous survivons avec nos conserves de France, n'achetant tous les jours que le lait et le pain (la salade à 3.00 $ est un luxe que nous ne pouvons nous permettre bien souvent...).

Notre choix du camping-car (ou mobile-home comme on dit ici) comme moyen de transport s'avère excellent grâce à l'extraordinaire autonomie qu'il nous donne. En revanche il demande une adaptation très exigeante pour respecter les besoins de chacun, en particulier ceux des enfants qui voudraient pouvoir bouger davantage dehors. Ils ont eu beaucoup de peine à passer d'un 10 pièces vaste et très bien équipé à une seule pièce de 9 mètres carrés dont les équipements sont plus ou moins bons, qu'il faut souvent réparer ou adapter à nos besoins et exigences... élevées, tu le sais ! La construction européenne, c'est du léger, et nous regrettons les gros Dodge ou Ford américains. Mais avec notre petit Citroën nous passons partout, et c'est le principal.

A part cela, je prends des kilomètres de film (à date 6 x 90 minutes !) et je tiens régulièrement - presque religieusement - mon journal de bord; nous aurons bien du plaisir, je l'espère, à partager avec nos amis toutes ces images qui nous émerveillent.

J'ai eu un petit serrement de coeur le 5 septembre en pensant à vous tous qui rentrez à l'école, avec tout ce que cela représente de préoccupations, d'appréhensions et de concentration. Ici on se sent presque libre comme l'air...

Nous restons tous - et sommes de plus en plus - attachés à notre Québec, et pensons souvent à nos amis laissés là-bas. Alors je t'embrasse très amicalement...

A bientôt

 Jean-Paul


Stockholm le 22 septembre 88

Eh oui, nous avons fini par traverser toute la Finlande du nord au sud, Cela nous a paru assez "plate" : de la forêt, des lacs... rien de bien emballant pour des Canadiens ! Seule l'architecture contemporaine d'Helsinki nous a étonnés. Nous avons consacré quelques jours à visiter les réalisations remarquables de leur grand homme dans le domaine, Alvar Aalto : théâtres, hôpitaux, bureaux, musées...

Le sud de la Finlande était plus gai que le nord, quoique les Finlandais nous aient paru partout aussi froids et fermés, aussi avions-nous hâte de gagner la Suède. Nous avons choisi l'itinéraire Turku-Stockholm sur un énorme traversier tout confort mais 9 heures de mer, même dans un décor comme celui que tu vois au verso, c'est long... d'autant plus qu'une partie du parcours empruntait le centre de la Baltique où le roulis était assez marqué !

Nous achevons la visite de Stockholm, une ville étendue, très riche et vivante mais qui fait quand même copie des grandes capitales du sud : Londres, Paris ou Rome. La fatigue de 2 mois de vadrouille commence à être sensible, pourtant le goût de découvrir est toujours là.

Très amicalement

 Jean-Paul


Nantes le 22 octobre 88

De retour en France après une Hollande très venteuse et pluvieuse, mais pleine de musées magnifiques, j'ai retrouvé cette photo de Doisneau. Elle m'a tellement rappelé mon enfance à la communale que je n'ai pu résister à la fantaisie de te l'envoyer. Ah, la France éternellement belle mais... emmerdeuse ! Depuis notre retour le 10 octobre à Paris puis en province, ce ne sont que formalités interminables pour nos visas vers les pays de l'Est (Hongrie, Yougoslavie et Bulgarie...) et surtout réclamations, réparations et entretien sur notre véhicule. L'accueil est franchement désagréable ou carrément je-m'en-foutiste, à tel point que nous nous sommes jurés de ne plus jamais faire d'affaires avec des Français...  Un comble, pour des ex-autochtones ! A part cela, la bouffe - et le vin - sont vraiment les meilleurs et les moins chers que nous ayons trouvé, nous nous rabattons donc là-dessus.

Nous sommes quand même un peu fatigués. Si l'expérience est stimulante, nous avons parfois de la difficulté à récupérer. Nous préparons tranquillement notre prochain périple vers la Suisse, l'Autriche, la Hongrie, le nord de la Yougoslavie, la Bulgarie, Istanbul, la Grèce et la Yougoslavie du sud, avant de rentrer par Venise début janvier. Je te remettrai un mot bientôt.

Très amicalement

 Jean-Paul


Athènes le 21 décembre 88
 Ma chère Johanne,

Non, je ne t'ai pas oubliée, mais ce voyage en Grèce se révèle tellement riche que les journées passent sans que je trouve le temps de prendre la plume. Ce n'est pas que j'apprécie beaucoup les Grecs : ils me semblent d'une part très macho et suffisants, nés de la cuisse de Zeus en quelque sorte... et d'autre part excessivement exploiteurs, surtout des étrangers, évidemment... En revanche ce pays jouit d'une lumière superbe (quand il ne pleut pas !) et ses paysages de mer et de montagne se mêlent de façon sublime. Certes les sites anciens sont dans un état de délabrement tel qu'ailleurs on aurait honte de les montrer mais ils font naître ici une extraordinaire émotion. Leur emplacement est magique (cap altier, cirque montagneux imposant, vallon d'un calme et d'une douceur apaisants...) et les souvenirs de nos humanités qui s'y rattachent sont toujours vivants.

Ce fut d'abord le trésor de Philippe de Macédoine et de son fils Alexandre le Grand (des bijoux d'or incroyables), puis le sanctuaire d'Apollon à Delphes (au pied de la montagne et au milieu des oliviers ), l'Acropole et le Parthénon à Athènes (un champ de pierres mais si harmonieusement pensé)...

Je poursuis le 3 janvier, soit 13 jours après ces premiers mots. Mes impressions n'ont pas changé, elles n'ont fait que se renforcer avec le tour du Péloponnèse. Les paysages grandioses ont succédé aux sites magnifiques, mais tout cela au milieu des ordures répandues à loisir le long des routes, et à travers des villages en pleine "déconstruction" - reconstruction. Partout des chantiers à moitié terminés ou à moitié abandonnés, la Grèce est vraiment un pays de ruines... plus ou moins provoquées ! Pourtant dès que le soleil brille, sa magie l'emporte sur tout le reste et n'existent plus que le bleu profond du ciel, l'émeraude de la mer et la marée gris-vert des oliviers qui envahit les vallées et les pentes. Comme tu le vois, mes sentiments vis-à-vis ce pays sont pleins d'ambivalence !

Sur le plan matériel, nous n'avons eu aucune difficulté à pratiquer le camping le plus sauvage, sans jamais personne pour nous embêter. En revanche côté service nous avons subi plusieurs bris très embêtant liés à l'incompétence et au je-m'en-foutisme des marins grecs  (toilette et tuyauterie brisées sous le camping-car lors d'embarquements sur des traversiers...). Nous avons aussi eu bien des difficultés à nous procurer de l'argent suite à la grève des téléphonistes de Master-Card à Athènes. Tu parles d'un pays moderne !

Nous avons quand même réussi à passer une semaine en Crète comme nous le souhaitions. Le dépaysement par rapport au continent n'est pas énorme, mais les antiques palais minoens (Knossos, Phaestos, Malia) que nous avons visités nous ont montré un art de vivre ancien qui avait beaucoup de charme. La température y a aussi été très douce. Par contre l'envahissement des côtes par les "équipements" touristiques laisse songeur... ou révolté par leur anarchie, leur laideur et l'injure faite à l'environnement. De retour à Nauplie (côté sud du Péloponnèse), il faisait si beau que nous avons pu nous baigner le 1er janvier... Ce climat est décidément fantastique !

Ce soir nous venons de passer le détroit de Patras sur une mer bleu profond au pied de cimes enneigées : contraste délicieux quand on songe à Montréal à la même heure... Nous serons à Corfou demain soir, puis ce sera la route du retour vers notre "camp de base" de Lyon, probablement via l'Italie.

En bref, un voyage fatigant mais très riche. Le dépaysement face à la routine scolaire commence à être complet. Je n'oublie pourtant pas la complicité qui m'a lié à toi et à la Famille 2. Donne à tous des nouvelles, dis-leur que je remplis scrupuleusement mon journal tous les jours pour une future lecture !

Je t'embrasse très amicalement

Jean-Paul


Lourdes le 5 février 89
Ma chère Johanne,

Non, ce n'est pas un coin des Laurentides que tu aperçois là, mais bien un paysage du Massif Central tel que nous l'avons vu il y a quelques jours lorsque nous l'avons traversé en descendant vers l'Espagne, le Portugal et le Maroc, but de notre nouvelle virée.

Notre voyage en Grèce s'est bien terminé par une traversée rapide du centre de la Yougoslavie (une vaste plaine) et un arrêt de 2 jours à Belgrade. Nous avons beaucoup aimé ses beaux musées, ses rues propres formant d'élégants ensembles rococo et néoclassiques... Comme le pays est en pleine crise économique et notre dollar très fort, nous avons pu y acheter une pile de bouquins superbes qui rendent vraiment justice à ce pays mal connu où nous aurons grand plaisir à retourner dans une saison plus clémente.

Nous avons ensuite gagné l'Italie pour coucher le soir près de Venise. Nous n'en avons rien vu, la lagune étant noyée dans un brouillard à couper au couteau. Grande déception... Comme le temps ne s'améliorait pas - toute la plaine du Pô était aussi brumeuse - le lendemain nous sommes rentrés directement à Lyon. Le plafond s'est dégagé en atteignant les Alpes que nous avons encore une fois admirées. Puis ce furent 15 jours de réparations du camping-car, de plein de nourriture et autres "cossins" pour préparer notre prochain envol vers le sud...

Nous avons renoncé à l'Algérie qui semble vivre actuellement un état de crises politique et économique vraiment trop dangereux pour des "voyageurs solitaires et loin de leur foyer" comme nous. Alors nous avons pris le chemin des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle, musardant depuis une semaine en Périgord, le pays du foie gras, du vin de Cahors et du confit de canard... Je ne te parlerai pas des petites villes médiévales superbement restaurées, ni des châteaux, abbayes et cathédrales de pierre dorée qui sont notre apanage quotidien. La lumière - jaune et chaude - est merveilleuse, et si l'air demeure froid et humide, du moins n'avons-nous eu qu'une journée avec un peu de neige au bord de la route... Comme tu le vois, Montréal et sa "slotche" sont bien loin ! Et puis le camping-car est bien chauffé, sa cave abondamment pourvue en petits vins de pays pas chers et le moral demeure au beau fixe.

J'oubliais de te dire que nous avons visité, avec une grande émotion, l'extraordinaire grotte peinte de Lascaux (17 000 av. J.C.). Les fresques sont fantastiques de vie, de naturel, de dynamisme, et l'ambiance (nous étions seuls avec le guide...) est inoubliable. Une autre mention pour la ville de pèlerinage de Rocamadour, accotée à sa falaise, dans l'ombre de son vallon. Là aussi nous n'avons rencontré qu'un seul autre touriste hors saison, un Québécois de Joliette ! Ce soir, nous sommes à Lourdes dont nous venons de visiter les sanctuaires. On y retrouve un peu la même ambiance que dans les grands sites religieux grecs, la beauté en moins, la ferveur en plus.

Tu le vois, nous sommes plus que jamais vendus à la formule camping--car/voyage au long cours que nous avions choisi. Si l'engin que nous avons acheté nous cause encore quelques déceptions, - nous en avons vu de tellement plus beaux depuis notre départ ! - nous profitons cependant pleinement de cette expérience et parlons même parfois des destinations à choisir pour le prochain congé, dans 7 ans...

Beaucoup plus de détails, et tout plein d'images sur le journal fidèlement tenu et les vidéos (18 x 90 mn). J'ai bien reçu ta lettre de janvier. Amitiés à la "Famille 2".

Je t'embrasse très amicalement

J-Paul


 Estremoz (Portugal) le 21 février 89
Ma chère Johanne,

Croirais-tu que j'ai vu ce paysage tout-à-fait identique à la photo figurant au dos, les énormes vagues à surf en plus, les baigneurs et leurs tentes de plage en moins... le tout un 7 février ! Inutile de te dire que c'est le plus beau panorama de ce voyage-ci, du moins jusqu'à maintenant.

Pourtant nous avons eu depuis bien d'autres occasions de contempler la rencontre de l'Océan Atlantique avec les côtes nord de la péninsule ibérique puisque nous avons suivi cette côte de Biarritz jusqu'à Saint-Jacques-de-Compostelle. Essentiellement rocheuse, elle m'a fasciné par ses vagues immenses formant d'énormes rouleaux sur les innombrables anses sableuses qui sont autant de superbes plages pour les vacanciers. Mais j'ai préféré les non moins innombrables caps, phares et autres péninsules. L'affrontement des deux éléments y est plus direct, plus violent et encore bien plus spectaculaire, avec ses volées d'écume, ses embruns projetés à des dizaines de mètres et le ressac éclatant en de véritables coups de canon.

L'intérieur du pays m'a paru fort beau, davantage par la variété de son relief que par son élévation cependant. Seuls les Picos de Europa avec leurs 2 600 mètres montraient une vraie montagne avec neige, torrents et rudes villages presque alpins. Pour le reste, on ne fait que franchir avec force détours, par des routes souvent mal revêtues, sinueuses et montueuses, des "côtes" perpendiculaires à la mer. Elles se faufilent dans des forêts de pins (parasols souvent, ils sont magnifiques) et surtout d'eucalyptus.

Je ne connaissais cette plante que par son odeur - tu sais, cet eucalyptol des sirops, pastilles et suppositoires contre la toux. Les arbres sont fort beaux, leur ombrage est frais et la lumière y demeure claire, bien qu'ils soient touffus, à cause de la couleur pâle de leur feuillage. On ressent sous leurs branches un peu la même impression que dans une forêt de bouleaux...

Qui dit relief dit aussi belvédères et "miradouro". Dans ce sens nous avons été gâtés ici, les Espagnols - maintenant les Portugais - étant très fiers de leur pays, de leur terre et la soignant amoureusement. Cela change de la Grèce !

Ce sont aussi des gens chaleureux, aimables, d'un contact facile et gratifiant : avec eux ça "clique" plus qu'avec aucun autre peuple à ce jour. Même si leur pays n'est pas toujours très riche, ces gens nous offrent cependant avec générosité leur bonne humeur, leur sourire et leur accueil. La modernité et la course au progrès technique sont ici tempérées par un profond contact avec la nature (la plupart des gens sont encore paysans ou pêcheurs) et un grand respect de la tradition. Cela fait une architecture et une vie sociale très "humaines", on reste à petite échelle, sauf au plan religieux où cela mène à des pratiques excessives (pèlerinages, dévotions, églises au décor rococo surchargé...). Dans une petite ville en entrant dans le nord du Portugal j'ai noté une dizaine de boutiques d'articles religieux et "bondieuseries" dans la seule rue principale ! Le tout d'un goût... Mais dans les cas où l'art se joint à la ferveur, ce sont d'extraordinaires réussites architecturales, picturales voire d'orfèvrerie qui fleurissent jusque dans de minuscules villages. La cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle est évidemment la plus fantastique  par sa taille, la qualité et la densité de ses sculptures de granite, mais aussi par la dimension mythique  que ce sanctuaire a gardé durant tant de siècles...

Tu le vois, je garde encore bien de l'enthousiasme et mon oeil est encore attentif à tout ce qui se présente. Même si cela change du travail - pauvre toi ! - notre mode de vie est pourtant loin d'être de tout repos, et nous dormons énormément. Mais je continue à beaucoup apprécier l'expérience que nous vivons. Nos amis nous manquent cependant, et parfois nous comptons les semaines qui nous séparent des retrouvailles...

Je t'embrasse très amicalement

 Jean-Paul


  Faro (Algarve, sud du Portugal) le 9 mars 89
 Ma chère Johanne,

Notre voyage au Portugal s'achève demain, et je veux t'en dire quelques mots avant de passer à quelque chose de plus exotique, le Maroc. Le nord du pays a d'abord été l'exact prolongement de la Galice : très vert et accidenté, partout des forêts de pins et surtout d'eucalyptus; nombreux hameaux de petites maisons blanches à toit de tuiles romaines orange assez soutenu; beaucoup de gens, aimables, travaillants et un peu réservés; des vignobles, des forêts super exploitées, un peu d'élevage; des villes vieillottes avec ruelles et monuments de granite, propres mais pauvres.

Nous  avons fait plusieurs grandes virées à l'intérieur sur des routes épouvantables (sinueuses, étroites, défoncées ou encore pavées... de véritables blocs de pierre !). Nous avons ainsi descendu la vallée du Douro où l'on produit le célèbre vin de Porto. C'est beau, mais on voit que le pays est dur et que les gens doivent s'accrocher pour survivre. Rejoignant la côte atlantique nous avons pu trouver des plages immenses avec peut-être 10 touristes pour la partager... une sorte de paradis, quoi ! Malheureusement nous avons ensuite "frappé le mauvais temps" et durant 7 jours ce ne furent que pluie et surtout grand vent.

Nous avons alors visité plusieurs immenses monastères datant des Grandes Découvertes (XVIème). On ne peut qu'être émerveillés par la conception d'ensemble (grandiose) et la richesse de l'ornementation en pierre sculptée (baroque sur structure gothique). Nous avons ainsi atteint Lisbonne après avoir vu Alcobaça, Batalha, Tomar..., Lisbonne où nous avons passé 8 jours tant la ville est riche d'histoire, donc de monuments, et son atmosphère générale agréable. Le climat est presque méditerranéen : nous nous baladions en chemise dans des jardins fleuris et feuillus. Ses habitants sont courtois et fiers de nous montrer qu'à partir du XIIème siècle où le pays a été reconquis sur les Maures ils ont été à l'avant-garde des découvertes extra-européennes (Afrique, Brésil, Extrême-Orient...). On se rend compte cependant que depuis au moins un siècle le pays a pris beaucoup de retard et tout a l'air un peu vieillot, "fripé". Ce n'est que depuis 10 ans et l'entrée dans la C.E.E. que l'élan de renouveau a repris. On voit que les Portugais mettent les bouchées doubles : routes partout en réfection ou en construction (il y en a besoin !) et surtout urbanisation massive. Lisbonne est entourée d'une extraordinaire ceinture de villes nouvelles champignons, plus ou moins heureuses mais indispensables pour réduire les bidonvilles qui continuaient de s'étendre.

Au sud, dans l'Algarve où nous sommes maintenant, c'est du soleil que l'on vend à tous les Européens qui se pressent sur des plages magnifiques, par un temps... : 22° C actuellement, soleil et ambiance d'été à Montréal ! Mais c'est hélas aussi à grand coup de développements immobiliers qui rappellent fâcheusement la Floride des Miami et Fort Lauderdale...

En bref, une contrée attachante par la courtoisie et la gentillesse de ses habitants, intéressante par la richesse de ses monuments, ravissante par ses sites naturels variés et prenants. Voilà un pays où il faudra venir ou revenir, d'autant plus que les prix sont très raisonnables.

J'imagine qu'à Montréal tu attends la fin de l'hiver avec impatience; je te souhaite, à défaut de chaleur, beaucoup de soleil. Bon courage pour le boulot, je sais que c'est souvent une période "creuse". Donne-moi des nouvelles s'il te reste un peu d'énergie...

Je t'embrasse très amicalement

 Jean-Paul
 

P.S. Ci-joints une feuille d'eucalyptus et un brin de mimosa... pour imaginer et sentir (froisse la feuille).


Marrakech le 6 avril 89
 Ma chère Johanne

Le seul aperçu de l'image au verso t'aura immédiatement signifié le changement d'univers : c'est l'Afrique avec ses couleurs, son agitation, ses immenses paysages... Nous sommes au Maroc depuis 20 jours, après un détour de 4 jours par l'Andalousie où nous avons visité Sevilla et Cordoba. Le temps dans l'ensemble est magnifique (grand soleil, ciel bleu et température entre 20° et 25° C) sauf pendant 4 ou 5 jours où nous avons essuyé les pluies de printemps tant attendues ici.

En Andalousie donc, ce sont les restes de l'occupation arabe qui ont surtout retenu notre attention : à Sevilla le minaret de l'ancienne grande mosquée reconverti en clocher (la Ghiralda) et du haut duquel nous découvrions le dédale de l'ex-quartier juif : petites maisons blanches avec cour centrale décorée de zelliges (assemblage de mosaïques multicolores formant de fascinants dessins géométriques), ruelles où il fait bon déambuler dans la lumière (tout est blanc) et la fraîcheur (on est à l'ombre), petites places tranquilles où l'on s'arrête pour déjeuner, jardin luxuriant dans lequel on poursuit sa promenade parmi les fleurs sous les palmiers...

A Cordoba, c'est la grande mosquée qui nous a une nouvelle fois séduit: immense forêt de colonnes identiques en marbre rose soutenant des rangées de doubles voûtes rouges et blanches. Il y règne une extraordinaire atmosphère de recueillement, même si les Espagnols de la Reconquesta ont élevé en plein centre une - horrible ? - cathédrale rococo.


 Fes le 19 avril 89

Je reprends la plume après 15 jours qui ont été pleins de la découverte du Sud quasi désertique, semé de collines rouges et de hautes montagnes enneigées. Nous avons même subi une tempête de neige en passant sportivement, sur une piste défoncée, le col du Tizi'n Test à 2 200 m. d'altitude ! Mais surtout, en suivant la vallée du Draa, nous avons côtoyé une oasis longue de 160 km sur quelques centaines de mètres de large, plantée de palmiers, où des petits canaux de terre rouge irriguent de minuscules champs de céréales... Les maisons sont en pisé tout-à-fait comme au verso ! Nous avons aussi bien évidemment fait quelques centaines de mètres sur le sable brûlant des dunes : sol mouvant, chaleur écrasante du soleil réverbérée par le sable, quelques rares palmiers procurant une ombre propice, c'est vraiment un milieu complétement différent de tous ceux que nous connaissions !

Nous sommes remontés vers le nord par la "Route des Mille Casbah". Une casbah est une sorte de forteresse en terre rouge sculptée qui appartient à chaque riche famille et dont les tours pyramidales joliment incisées émergent de la mer des palmiers occupant les fonds de vallée. Le reste du paysage est tout minéral, mais présente des couleurs jamais vues : les pentes rocheuses sont bleues, violacées, rouges, noires... D'immenses étendues caillouteuses viennent buter sur d'abruptes montagnes au pied desquelles broutent des troupeaux de moutons et parfois quelques dromadaires... Exotique,  n'est-ce-pas ?

En atteignant le centre du pays, nous avons retrouvé un environnement plus agricole, mais aussi des villes grouillantes et des marchés super-animés, le tout dans une poussière, une agitation et une crasse très orientales. Paysages superbes, villes fascinantes... Quant aux habitants, difficile d'être juste : certains, auxquels nous avions été recommandés, nous ont réservé un accueil débordant de sollicitude; les autres, en revanche, attendent le touriste et nous avons été "achalés", roulés et escroqués comme nulle part ailleurs ! Enfin, il faut bien apprendre et payer pour cela, mais la sociabilité des Marocains me semble à l'exacte antipode de celle des Québécois. Pour cela - seulement - nous avons hâte de nous retrouver en Espagne d'où je te remettrai un mot.

Je t'embrasse

 Jean-Paul


Lake District (Great-Britain) le 2 juillet 89
Ma Chère Johanne,

Deux mois et demi sans reprendre le courrier pour le Canada, c'est long, d'autant plus que ces 70 jours ont été riches en mésaventures, mais il en reste d'autant moins de temps pour écrire!

D'abord la fin de notre "round-trip" du Maroc qui se termine dans la droite ligne de son début : des paysages magnifiques sur la côte nord (côté Méditerranée) mais aussi des jets de pierres de la part d'enfants montagnards qui endommagent la carrosserie. Inutile de te dire que nous avions hâte d'embarquer sur le traversier à Ceuta pour retrouver la civilisation européenne à Algeciras (Espagne).

Un temps magnifique sur la Costa del Sol - bien nommée - nous permet de récupérer un peu la fatigue de notre randonnée marocaine par quelques séances de bronzage sur des plages presque désertes. Nous remontons ensuite vers l'intérieur pour visiter Granada et son extraordinaire palais maure, le si célèbre Alhambra. Deux fois hélas ! D'abord parce que le temps se gâte, que la pluie sur les bassins et les cours délicieusement sculptées manque de charme et qu'enfin patauger en bottes dans les allées de son merveilleux jardin nous fout le moral à terre...

Moral qui ensuite achève de s'effondrer lorsque rentrant "at home", nous découvrons notre porte forcée, une fenêtre brisée et l'intérieur de notre camping-car dans un désordre indescriptible. Eh oui, un cambriolage en bonne et due forme. Si presque tout notre argent était en chèques de voyage, en revanche nos papiers d'identité, passeports et cartes diverses - y compris les doubles des cartes de crédit - ont disparu, et je ne te parle pas des walkman, caméra et autres objets de valeur qui les ont accompagnés. Le pire n'est pas le vol comme tel puisque nous avons une bonne assurance, mais toutes les formalités nécessaires pour retirer de l'argent, faire renouveler les papiers officiels, etc. Du coup, nous décidons d'abréger notre tour d'Espagne pour rentrer en France au plus tôt.

Durant deux jours nous longeons toute la côte méditerranéenne jusqu'aux Pyrénées que nous franchissons via la principauté d'Andorre. Nous y subissons une vraie tempête de neige qui nous bloque 24 heures dans le col à 2 200 m... Finalement nous retrouvons une climat beaucoup plus serein - tant aux plans physique que psychologique - sur la Riviera française que nous suivons tout au long de Perpignan jusqu'à Toulon. La température y est super-agréable et deux détours par la Camargue et la Basse-Durance nous font apprécier comme jamais la variété du paysage français : marais plats et semi-désertiques où grouillent la vie aquatique et les oiseaux (ce qui nous vaut de superbes envols de flamands roses que je ne me lasse pas de filmer); falaises crayeuses dans le maquis embaumé culminant en la visite des Baux-de-Provence (où abondent les touristes mais d'où la vue est belle à couper le souffle)...

Nous finissons quand même par rallier Lyon pour 10 jours d'escale technique; les dégâts accumulés durant nos virées précédentes disparaissent rapidement. Cela nous permet de bien vendre, quoiqu'avec un serrement de coeur, ce véhicule un peu bizarre, pas bien beau ni rapide, mais que nous considérons maintenant comme un second "chez nous". Nous nous entendons avec notre acheteur pour le lui livrer à Lyon le 6 juillet, date à laquelle expire notre assurance que nous ne voulons pas renouveler, vu la hausse de prime prévisible ! Il nous reste donc un mois et demi pour remonter en Normandie et faire la balade prévue en Grande-Bretagne.

Nous profitons de cette énième traversée de la France en diagonale pour revoir et faire admirer aux enfants les plus beaux châteaux de la Loire : Chambord et ses toits Renaissance perdus au milieu d'une forêt pleine de cerfs et de sangliers, Chenonceaux chevauchant le Cher entouré de ses très élégants jardins géométriques à la française. Il fait très chaud et un peu humide puisque nous suivons la vallée de la Loire. La nature nous semble extraordinairement luxuriante : herbe, moissons, arbres, vignobles... tout est vert et abondant, mais sur un fond de douceur que souligne l'appellation de "jardin de la France".

Finalement nous sommes accueillis sur la côte sud de la Bretagne par un cousin médecin qui vient de s'y installer. Il nous fait faire connaissance avec ses plages, très chaudes, et son arrière pays, fort pittoresque. Nous terminons cette semaine hautement culturelle par un crochet vers le Mont Saint-Michel dont j'avais gardé un souvenir émerveillé lors d'une précédente visite il y a 20 ans. La magie du site a encore joué : l'ampleur de la baie où se jouent toutes les couleurs du sable et de la mer, comme la vigoureuse quoiqu'élégante ordonnance des murailles romanes de l'abbaye, m'ont gardé sous leur charme durant toute la journée. Enfin, trouvant la petite maison de la mer près de Caen louée à des étrangers (ma mère s'étant trompée en notant nos dates de séjour...), nous passons une bonne semaine à nomadiser sur les stationnements des plages de la Manche encore désertes en cette saison.

Ce fut loin d'être reposant, et c'est plutôt crevés - encore ! - que nous prenons le ferry Ouistreham-Portsmouth le 6 juin, franchissant le Channel en sens inverse des "boys" qui venaient reconquérir le continent sur les nazis il y a exactement 45 ans... Me retrouver sur la Manche en ces heures fut pour moi un long moment émouvant.

Puis, à peine débarqués, l'Angleterre nous a happés : la conduite à gauche demande une attention de tous les instants, même si le réseau routier et la signalisation sont excellents, et la circulation est très dense. Résultat, il nous a fallu 40 km pour sortir de l'autoroute et trouver un village avec banque et stationnement ! ...


(suite écrite à Annecy le 17 juillet 89)

Nous avons alors pris le chemin de la Cornouaille, peu différente de la Normandie avec ses paysages verts et vallonnés, ses côtes semées de plages étendues où nous avons pu flâner à volonté. Le beau temps nous a laissé le loisir de visiter quelques nobles country houses entourées de leurs magnifiques jardins. Les Anglais sont vraiment des as dans ce domaine. Le joli coup d'oeil ne se limite pas aux abords immédiats de la propriété : le parc peuplé d'arbres séculaires, le domaine agricole et la totalité de la campagne environnante semblent eux aussi méticuleusement paysagers. Le quadrillage des champs lui-même a conservé ses haies admirablement taillées, ses murets de pierres sèches et ses petites routes très étroites et sinueuses. "L'Angleterre est un jardin... "

Malheureusement en arrivant à l'extrémité ouest de l'île, près de Land's End, nous sommes tombés dans un épais brouillard. Nous sommes alors rapidement retournés vers Londres où nous avons passé 4 jours intenses : balades à pied dans des quartiers soignés et très différenciés, visite de grands musées dont le British Museum, extraordinairement riche, où nous avons vu de près les superbes frises du Parthénon cruellement absentes des murs nus à Athènes ! Je te parlerai plus tard de la National Gallery dont les tableaux m'ont captivé de longues heures avant que nous prenions le chemin du nord : Oxford et ses collèges gothiques disséminés dans la ville paisible, Blenheim et le château de Winston Churchill, York et sa cathédrale du XVème entourée de ses vieux quartiers médiévaux, Edinburg aux allures de petite capitale semée de monuments jolis mais disparates.

Le plus beau restait à venir avec les étendues sauvages de l'Écosse, ses Highlands quasi désertes où nous visitons seulement quelques châteaux, mais consacrons toute une matinée passionnante à une distillerie de wisky, boisson étonnante sur laquelle nous avons beaucoup appris...

Nous avons traversé des landes désolées, des fjords grandioses, des routes super-sportives mais pittoresques à souhait... nous avons pu bivouaquer à plusieurs reprises en pleine nature, devant des paysages *** comme on n'en voit que ... dans l'Ouest canadien ! C'est un peu tristes qu'après 5 jours de tels vagabondages nous avons dû reprendre le chemin du sud et de la civilisation, traînant au passage sur le très ancien Mur d'Hadrien (l'empereur romain), et passant une journée dans le Lake District. Nous y avons fait une longue balade sur la "Gondola", un vieux yacht à vapeur fidèlement restauré : ces Anglais ont vraiment un goût merveilleux pour les vieilles choses. Nous avons encore vérifié cette passion en visitant l'antique ville de Bath, fondée elle aussi par les Romains et entièrement reconstruite au XVIIIème en belle pierre blanche, avant d'admirer enfin de très vieux navires à voile conservés dans le port de Portsmouth.

Puis ce fut la traversée de la Manche à rebours, celle de la France à toute allure avant de livrer, avec une pointe de nostalgie, notre camping-car à notre acheteur lyonnais. Ainsi s'est terminé notre périple de 52 000 km sur les routes de l'Europe. Il nous aura mené du nord du Cercle Arctique aux portes du Sahara au sud, et à la banlieue de l'Asie Mineure lorsque nous explorions le nord-est de la Grèce...

Depuis 2 semaines maintenant nous sommes dans les bagages jusqu'au cou (nous en avons accumulé presque 500 kg...). Nous faisons nos derniers achats de disques, livres et vêtements dans les magasins français si bien approvisionnés, et tentons de nous reposer dans la belle propriété de mes beaux-parents au bord du lac d'Annecy. Mais si la vue est superbe, cette immobilité de vacancier me pèse. N'était-ce la proximité de notre retour au pays, je repartirais bien en balade...

Nous arriverons à Montréal le 27 août, vol SF 4305 à 21:25 à Mirabel. Tu seras probablement en vacances et en voyage à ce moment-là, je suppose. Alors contacte-moi dès ton retour, nous aurons tant de choses à nous dire...

Très amicalement, à bientôt cette fois.

Jean-Paul


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